Alain Badiou rouvre le « cas » Wagner (III)


Richard Wagner

La seconde leçon de Badiou est consacrée au livre d’Adorno, Dialectique négative (1966), et non pas à son Essai sur Wagner. Cela peut d’abord surprendre puisque, dans Dialectique négative, Adorno ne parle pas de Wagner. Cette absence cependant est « silencieusement à l’oeuvre dans la construction d’une place Possible pour une figure de Wagner ». Figure et place que, dans ses dernières leçons, Badiou va déconstruire. La philosophie d’Adorno est une critique du « rôle joué par le principe d’identité dans le rationalisme occidental ». « C’est justement l’insatiable principe d’identité qui éternise l’antagonisme en opprimant ce qui est contradictoire » (Adorno). À partir de là, les thèmes propres à l’idéologie contemporaine, aujourd’hui lieux communs dit Badiou, sont posés :

« La nécessité d’apprécier les différences, le respect de l’altérité, la nature criminelle du non respect identitaire des différences et l’inévitable et violent désir de similarité universelle. » Le principe d’identité est porté à son comble « dans la détermination de l’Autre sous la figure du nazisme » : les camps de concentration, Auschwitz. La philosophie d’Adorno est une lutte contre l’identité. « L’erreur du penser traditionnel est de considérer l’identité comme son but. La puissance qui rompt l’apparence d’identité est celle du penser lui-même. » (Adorno). Nous ne savons pas ce que la différence est véritablement mais elle peut commencer dans un contexte éthique de réparation : « Nous devons reconsidérer les dommages infligés par l’identité à la différence. » Quelle est donc la place de la musique et de l’art en général pour commencer la différence ? Wagner, affirme Lacoue-Labarthe, « sature et clôture l’histoire de la musique, l’empêchant ainsi de produire sa propre différence », tout comme Hegel pour l’histoire de la philosophie. La musique de Wagner n’annonce pas le début de la différence mais porte à son paroxysme la clôture identitaire (son antisémitisme n’est donc pas anecdotique mais fondamental). Comment reconnaître la différence, selon Adorno ? « Dans le fait que quelqu’un se trouvera en position de victime […], c’est-à-dire dans la réalité objective de la souffrance. » C’est pourquoi la question d’Auschwitz et de la victime est une rupture dans l’histoire. Chacun a encore dans l’esprit l’affirmation d’Adorno selon laquelle, après Auschwitz, il n’était plus possible d’écrire des poèmes. Déclaration qu’il nuance dans Dialectique négative en posant qu’après Auschwitz, il n’est plus possible de parler de positivité de la culture ou même de l’existence. Voilà un dernier tour que nous joue l’identité : « Quelque chose de barbare a eu lieu, tournons-nous vers la culture ! » (Badiou). Nous sommes coupables : comment considérer la vie, l’existence positivement « puisque nous ne sommes rien d’autre que ceux qui ont survécu à Auschwitz » ? Adorno écrit que « l’existence est devenue un rapport universel de culpabilité ». Justice ne peut être rendue, « ils sont morts dans une absence totale de sens ». Quelle musique ou quel art possible après le mal ? Que devrait être une philosophie après Auschwitz ?

Pour Adorno, il s’agit d’une philosophie de la non-identité « confrontée dans l’expérience à la dimension radicale de ce qui n’est pas la pensée, à savoir la souffrance du sujet vivant » (Badiou). Wagner ? Les philosophes, depuis Nietzsche, se confrontaient à lui, y compris Heidegger, ce qui n’est pas sans nous surprendre étant donné « la bienveillance qu’il a nourrie pendant un certain temps pour le nazisme… ». La thèse de Badiou est que « Wagner a créé une situation nouvelle en ce qui concerne la relation entre philosophie et musique. ». Que lui reproche-t-on ? Wagner est le grand magicien (Nietzsche) et sa musique atténue systématiquement, unifie les différences. Ensuite, l’unité de sa musique serait au service « d’une vision mythologique […] de la nation en général et de la nation allemande en particulier ». C’est une opération politique qui a permis aux nazis de le récupérer. Non seulement Wagner est un magicien, un prestidigitateur de l’identité, mais sa « musique est théâtralisée jusque dans sa facture même ». Elle ressemble au pas de l’oie. Enfin, la souffrance chez Wagner est liée au spectacle. Je reprends ici, hélas rapidement, les arguments contre Wagner que Badiou énumère et analyse, se faisant l’avocat du diable pour mieux ensuite les renverser : Wagner a créé « une musique qui bouleverse », les « dissonances chromatiques et autres techniques ne se résument pas à une série de gestes ou à une théâtralisation de la souffrance » (Badiou). Il soutient et montre « qu’un examen sérieux de l’entreprise wagnérienne va nous permettre d’élucider pourquoi il y a eu pendant si longtemps une tension si évidente entre musique et philosophie ». On comprendra aisément qu’il n’est pas envisageable de « résumer » un tel travail.

Je souligne simplement quelques points avec l’ambition de donner au lecteur l’envie d’ouvrir ce livre et d’en découvrir les multiples facettes. Les cinq leçons sur le « cas » Wagner ne sont pas en marge de l’oeuvre de Badiou. On y retrouve les thématiques qui lui sont propres, par exemple celle de « la relation entre local et global, entre continuité et discontinuité, celle de la nature des transitions ». « Si effectivement la discontinuité ne s’exprime plus politiquement dans la figure traditionnelle de la révolution […] allons-nous conclure qu’il n’y a plus de discontinuité où que ce soit – idée qui revient plus ou moins à l’idée d’une fin de l’histoire ? »

La question du « grand art » m’intéresse particulièrement. Les détracteurs de Wagner parlent de l’échec de cette ambition. Avec Wagner prendrait fin le grand art « au sens où celui-ci a pour objectif de proposer en musique une nouvelle figure de la grandeur à travers la création d’une expérience de temps renouvelée ». Avec Wagner, dit-on, prendrait fin le projet du grand art, « il est le Hegel de l’art » ! Badiou veut « créer un contre-courant ». Pour lui, nous sommes à la veille d’un renouveau du grand art « et c’est sur ce point qu’il faut invoquer Wagner ». Il ne s’agit pas de la même grandeur que celle du passé – donc, pas de nostalgie ou de restauration –, mais d’une grandeur d’un autre ordre, par exemple « un héroïsme sans héroïsation, une grandeur soustraite au paradigme de la guerre ». Le grand art pour Badiou n’est pas fini. « C’est un projet créateur pour l’avenir. » Ainsi, les leçons quatre et cinq réfutent-elles les accusations portées contre la musique de Wagner. Il va traiter de Wagner contre les identités, de sa musique et de sa souffrance (Wagner est l’inventeur d’une musique du déchirement). Il montre que « chaque opéra de Wagner possède sa couleur musicale propre qui se laisse instantanément identifier : il n’y a pas un rôle unique, unificateur vers lequel sa musique serait orientée. » Bref, « il a fait un pas en avant dans la direction d’une grandeur libérée de la totalité ». Enfin, Badiou va s’interroger sur « le véritable sujet » de Parsifal. La tradition dénigre le dernier opéra de Wagner et le considère « comme l’oeuvre d’un vieil homme sur le déclin ». Pour Badiou, « ce n’est pas, comme Nietzsche le prétendait, dans la question du christianisme qu’on peut espérer trouver le sujet de Parsifal » mais « dans la question de savoir si une cérémonie moderne est possible » et, plus précisément, une cérémonie sans transcendance est-elle possible ? Qu’entend-il par cérémonie ? « Une manière pour la collectivité, voire pour la communauté, de se représenter elle-même. » Question cruciale aujourd’hui : « Peut-on imaginer une vraie cérémonie du communisme capable de relancer le mouvement populaire communiste, et non dévouée à célébrer l’immobilité despotique d’un État ? » Pour Lacoue-Labarthe, Wagner est un proto-nazi, parce que sa « nouvelle cérémonie consistait à imposer aux masses une configuration mythique qui répétait leur enfermement ».

Ainsi Wagner aurait été « le précurseur artistique de l’esthétisation des masses ». On songe au rassemblement des masses à Moscou ou place Tien’anmen. Badiou « ne pense absolument pas que la solution proposée par Wagner soit de configurer le peuple par un mythe dont la cérémonie serait l’exposition ». On suivra avec intérêt le cheminement de sa dernière leçon, qui l’amène à penser que « la démocratie, telle que nos sociétés la définissent, est par définition l’échec de la cérémonie ». Mais on ne peut en rester à un tel constat et agiter, dès qu’il y a cérémonie ou tentative de cérémonie, l’épouvantail du totalitarisme. « La circulation infinie des biens ne constitue pas un modèle acceptable pour les relations humaines, et la question demeure sans réponse. » Sans réponse pour le moment, bien que la cérémonie nous paraisse aujourd’hui à la fois comme nécessaire et impossible. Cependant, l’événement peut survenir alors qu’on ne l’attendait plus. Et Badiou de citer Mallarmé – comme tout au long de cette dernière leçon – nous invitant à « l’intrusion dans les fêtes futures ». Préparons-nous. C’est aussi l’invitation de Parsifal. Nous sommes « suspendus entre nostalgie et intrusion ». Cette incertitude ne doit pas nous faire oublier l’impératif : « Assumer l’existence au futur de quelque cérémonie. »

Cinq leçons sur le « cas » Wagner, d’Alain Badiou. Éditions Nous.


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