L’homme qui fit condamner Baudelaire


L’homme qui fit condamner Baudelaire

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Charles Baudelaire

Le 20 août 1857 débute le procès intenté à Charles Baudelaire, à son éditeur et im- primeur. Les Fleurs du mal avaient paru au moins de juin et déjà, au mois de juillet, le poète est prévenu d’éventuelles poursuites. Il bat le rappel de ses maigres relations ; Jules Barbey d’Aurevilly écrit un article en sa faveur, mais il ne paraît pas. Baudelaire décide alors de faire sortir un opuscule avec quatre auteurs, dont le connétable des Lettres Barbey et Asselineau. Le redoutable Pierre-Ernest Pinard requiert contre les accusés. Il s’était déjà emporté au début de la même année contre Gustave Flaubert, qui avait donné les premiers chapitres de Madame Bovary à la Revue de Paris, lesquels avaient déchaîné les foudres des bien-pensants. Mais face à un avocat aussi habile que Me Senard, qui a plaidé pendant quatre heures, le procureur a perdu la partie. Il faut dire que Flaubert est de bonne famille et qu’il a su tisser un solide réseau de relations pour venir à son aide. Baudelaire, lui, n’a que peu d’entregent. Son jeune avocat, inexpert, n’a pas fait le poids devant l’homme de loi bigot et intransigeant: il est condamné à 500 francs d’amende et à retirer six poèmes de son recueil. Il aura pour seule consolation un message de Victor Hugo, écrit de Guernesey: « Vos Fleurs du mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles… »

Les méfaits du procureur ne s’arrêtent pas là: il s’en prend à Henri Rochefort et à Eugène Sue, pourtant décédé, et à ses Mystères du peuple. Cela n’est pas pour le desservir: il devient ministre de l’Intérieur en 1867! Pinard ne s’est pas contenté de s’en prendre à des hommes de plume. Il a aussi attaqué, bille en tête, des hommes politiques. Et c’est Léon Gambetta, qu’il avait fait condamner, qui le jette en prison en 1870.
Flaubert a conservé une haine farouche pour cet homme qui n’a pas pu le mettre à terre au nom des bonnes mœurs (il reste à jamais son « ennemi »), alors que Baudelaire, condamné, a pris le soin de lui envoyer un exemplaire des Épaves ! Quoi qu’il en soit, il a écrit un article sur l’œuvre de Flaubert dans l’Artiste, en octobre 1857, où il remercie « la magistrature française de l’éclatant exemple d’impartialité et de bon goût qu’elle a donné dans cette circonstance ». Baudelaire a de ces désinvoltures qui le rendent émouvant : le glaive l’avait frappé et il a encore le goût et même le cran de se féliciter que Madame Bovary ait été sauvée des enfers de la Justice.

La biographie de ce triste sire écrite avec soin par Alexandre Najjar et l’essai de Bau- delaire dans l’anthologie d’Alain Vaillant se font écho. Ces réquisitoires ont rendu Pinard immortel – il a sa place assignée dans l’histoire de notre littérature. Il a fait, sans s’en douter, de Flaubert un héros et de Baudelaire un génie maudit.

Gérard-Georges Lemaire

Le Censeur de Baudelaire, Ernest Pinard,
d’Alexandre Najjar, collection « La petite vermillon ». La Table ronde, 360 pages, 8,50 euros.
Baudelaire journaliste,
Articles et chroniques choisis et présentés par Alain Vaillant. GF Flammarion, 382 pages, 8,90 euros.

 

N°80 – Avril 2011

 


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