Une quête obsessionnelle

CHRONIQUE BANDES DESSINÉES

Une quête obsessionnelle

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Nicolas Presl

Poursuivant son travail minutieux d’éditeur artisanal, The Hoochie Coochie a publié au printemps dernier le Fils de l’ours père, de Nicolas Presl. Quatrième parution de ce singulier auteur, c’est pourtant un ouvrage antérieur à ses publications chez Atrabile (Priape, Divine colonie et Fabrica), qui confirme la qualité de ses recherches esthétiques. Le Fils de l’ours père reprend le thème de prédilection de son auteur, la quête d’identité, et l’insère dans une réflexion plus large sur l’étranger et l’étrangeté.

Ours et homme, fils d’ours, fils d’homme, échapper à sa condition, trouver un sens à l’insensé, le dénouement de ce Fils de l’ours père est moins sombre que dans les ouvrages qui suivront, la trace d’un optimisme fragile et en passe de s’éteindre. Il est impossible de résumer les romans graphiques de Nicolas Presl, d’abord parce que reconstituer une histoire à partir de ses ouvrages appauvrirait son propos, ensuite parce que Nicolas Presl ne se sert jamais des mots pour composer ses romans. Pourtant, les références littéraires côtoient les références picturales tout au long des pages du Fils de l’ours père. Il y a quelque chose de Kafka dans la ville que dessine Nicolas Presl, et beaucoup de Picasso dans ses personnages. Il y a surtout une grande intelligence du trait, jamais bavard, à l’image de ce roman sans paroles. Le noir et blanc est exploité dans toute sa variété, alternant la douceur, la rondeur des aplats – souvent associés à l’ours sauvage, ou à l’enfance – et la dureté, le tranchant d’un trait qui définit les hommes. Ces motifs renvoient aussi, évidemment, à la mythologie ; Œdipe traverse le livre, sans pour autant s’y appesantir et le cercle revient à intervalles réguliers, signifiant les moments cruciaux de la vie du héros. Nicolas Presl joue avec toutes ces références, les associe, les confronte et surtout les maîtrise. On voit, au fil des pages, se dessiner le parcours de quelqu’un qui se nourrit de littérature et de peinture. Le Fils de l’ours père donne quelques clés de compréhension pour la suite de ses publications. Gautier Ducatez, l’éditeur, écrit dans sa postface : « Je veux croire que laisser ce récit dans les cartons revenait quelque part à ne pas divulguer le premier acte d’une quête obsessionnelle qui nous fait traverser les siècles et les cultures (…). L’écriture de Nicolas Presl est riche et belle parce qu’elle est non seulement une somme mais aussi les entrelacs de toutes ses influences littéraires et picturales. » Il faut saluer à la fois le travail de The Hoochie Coochie et celui d’Atrabile, qui ont encore le courage de s’atteler à l’édition d’oeuvres complexes. On se réjouit donc de voir cet opus dans la compétition officielle du festival d’Angoulême. On peut espérer qu’il en ressorte avec un peu plus qu’une nomination, cela pourrait permettre de faire découvrir cet auteur à un plus large public.

Sidonie Han

Le Fils de l’ours père, de Nicolas Presl. The Hoochie Coochie, 232 pages, noir et blanc (couverture en bichromie), 20 euros.
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