Une plaque pour Elsa Triolet et Louis Aragon


Une plaque pour Elsa Triolet et Louis Aragon

Le 1er octobre, Frédéric Mitterrand et Jean Ristat, entourés de Marie-George Buffet et de Jack Ralite, dévoilaient une plaque en l’honneur d’Elsa Triolet et de Louis Aragon au domicile des écrivains, 56, rue de Varenne, à Paris 7e.

Monsieur le ministre de la Culture,
mesdames, messieurs,
 

Quelques vers d’Aragon dans Il ne m’est Paris que d’Elsa :

Nous habitons un long navire immobile au radoub en plein Paris
Un long navire traversé d’une coursive
Que n’ont quitté ni ses odeurs ni ses pirates
Au-dessus de nous les vents la pluie et le soleil arpentent le pont
Les bras tatoués de souvenirs d’escales
Les hublots de bâbord donnent sur une cour faite pour les carricks et le fouet des berlines
(…)

Jean Ristat découvrant la plaque commémorative en hommage à Louis Aragon et Elsa Triolet

C’est avec émotion que je m’adresse à vous, aujourd’hui, dans cet hôtel Gouffier de Thoix, où je m’aventurai, pour la première fois, en 1965, à l’invitation d’Aragon. Le tout jeune écrivain que j’étais alors, après bien des hésitations, se résolut à emprunter le petit escalier tendu de velours rouge qui conduisait à l’appartement du poète. Là, au moment de sonner, son fier courage l’abandonna, il s’enfuit et, après avoir touché terre, le ridicule de la situation lui apparaît, il revient sur ses pas et reprend l’escalade, le coeur battant mais bien décidé cette fois à vaincre sa peur. Songez à la gloire d’Aragon déjà consi­dérable à cette époque, à la légende du couple Aragon-Triolet qui se construit peu à peu, livre après livre, et que la chanson va porter jusque dans les plus humbles foyers de France, et vous accorderez des circonstances atténuantes au comportement de ce garçon de vingt-deux ans.

Elsa et Louis se sont installés, en mars 1960, rue de Varenne. Ils habitaient jusqu’à cette date rue de la Sourdière « un petit deux pièces et demie ». Jean Cocteau, qui leur rend visite en 1956, écrit que « le diable sait comment Elsa et Louis n’y disparaissent pas sous les livres ». Le succès des ventes de la Semaine sainte, en 1958, du poème Elsa, en 1959, suivi, en septembre 1960, par celui du recueil les Poètes, va leur donner, pour la première fois, une aisance financière. Aragon dira à ce sujet, dans ses entretiens avec Francis Crémieux, qu’il lui aura fallu attendre l’âge de soixante ans pour commencer à vivre de sa plume ! Toujours à cette époque, Jean Dutourd a préfacé une Anthologie poétique d’Aragon. Il intitule son texte le Père Aragon. Le père Aragon comme on disait autrefois le père Hugo… La rumeur court qu’il va bientôt entrer à l’Académie française. Léo Ferré met ses poèmes en chansons… Il vient de signer avec André Maurois l’un des premiers gros contrats de l’édition française pour une Histoire parallèle de l’URSS et des USA. La rédaction de l’His­toire de l’URSS va lui demander un travail considérable qui met sa santé en péril. Car, en même temps, il écrit, depuis 1956, le Fou d’Elsa, qu’il achèvera en 1963. Voilà, à grands traits, ce qui n’est qu’un aperçu de l’activité d’Aragon durant ces années-là. Car je n’ai rien dit du directeur des Lettres françaises et des articles importants qu’il publie, parfois chaque semaine. Pas plus que je n’ai parlé de ses interventions politiques, nombreuses pendant cette période. Prenons comme exemple le rôle essentiel qu’il joua dans l’élaboration de la résolution du Comité central du PCF consacrée aux problèmes culturels, en 1966, à Argenteuil : « Les exigences expérimentales de la littérature et de l’art ne sauraient être niées ou entravées sans que soit gravement porté atteinte au développement de la culture et de l’esprit humain lui-même. »

Lorsque je rencontre Aragon, la dernière semaine d’oc­tobre 1965, son roman la Mise à mort est dans toutes les li­brairies depuis avril. J’arrêterai ici l’inventaire des publications d’Aragon : il peut à bon droit donner le vertige. Ne dormait-il jamais ? Sans doute fort peu, quelques heures, comme au temps de sa jeunesse. Et un promeneur, déguisé ou non en Rétif de la Bretonne, aurait pu s’étonner de voir chaque nuit l’une des fenêtres de cet appartement, situé au dernier étage de l’hôtel, briller comme une étoile jusqu’aux premières lueurs de l’aube… Monsieur le ministre, permettez-moi de vous faire visiter, en compagnie de nos amis ici présents, l’appartement d’Elsa et de Louis, aujourd’hui, hélas, détruit. Je revêts pour la circons­tance les habits d’un gardien de musée, d’un musée imaginaire. Ainsi, vous parlant, suis-je peu à peu la proie des images. Ah, les rideaux mal fermés du souvenir ! C’est alors qu’il se fait une étrange lumière et qu’apparaissent des fantômes dont on dit que la présence s’annonce par l’haleine glacée d’un vent qui fait trembler leur corps décharné. Il m’arrive souvent, lorsque le sommeil me fuit, fantôme moi-même, de me promener dans cet appartement. Il me suffit de fermer les yeux. Rien n’en subsiste aujourd’hui que la trace des photographies ou des courts métrages quasi introuvables et que le temps va peu à peu réduire en poussière si l’on n’y prend garde. C’est toujours Louis qui ouvre la porte, en fouillant ses poches avec angoisse : « Où sont mes clefs ? » Le couloir qui court d’un bout à l’autre de l’appartement est recouvert d’un épais tapis de laine. Les bruits de la ville n’arrivent pas jusqu’à nous. Elsa nous accueille avec bienveillance, déjà marquée par l’âge, habillée de noir comme si elle portait le deuil de sa jeunesse. Un chien de faïence veille à ses côtés, un dalmatien qu’elle aimait et qui faillit la briser en se jetant sur elle avec une joie qu’il ne put maîtriser et qui décida Louis à s’en séparer.

Il a ôté son chapeau de feutre gris qu’il accroche au porte­manteau qui jouxte son bureau à droite et, à notre gauche, la chambre d’ami dite de Rostropovitch parce qu’Aragon y cachait le soir le violoncelliste lors de ses séjours parisiens.

Nous pénétrons, comme à notre habitude, chaque après-dîner ou presque, dans le bureau. Je me réfugie dans la célèbre bergère tendue de velours marron, si profonde qu’on ne peut s’en libérer qu’au prix de grands efforts. Il parle, tout en mar­chant de long en large, du surréalisme ou du Parti, s’empare d’un livre dont il va lire et commenter ensuite quelques pages au gré de son humeur : Musset, Marceline Desbordes-Valmore, par exemple. Ou bien, il va s’asseoir à sa table de travail jonchée de pages manuscrites et il soupire longuement : « Petit, je vais te lire ce que j’ai écrit la nuit dernière. » N’était-ce pas cette fois-là un chapitre de Blanche ou l’Oubli ? Il me montre, amusé, le dictionnaire de javanais qu’il a consulté pour les besoins de son entreprise romanesque. Pendant combien de temps se livre-t-il à cet exercice dont beaucoup d’auditeurs se souviennent encore aujourd’hui avec effroi ? Une heure, deux heures ? Aragon ne lit pas, il se relit et, se faisant, s’éprouve. Ces moments ne sont pas de l’ordre narcissique mais participent de la création littéraire. De temps à autre, il jette un oeil sur son compagnon du moment pour voir si, par chance, il est toujours éveillé. Puis il interrompt sa lecture, se lève pour aller fouiller dans les trois malles posées devant son bureau, « mon seul héritage ». Il voulait me montrer une lettre d’André Breton. Mais comme la tâche lui paraît alors insurmontable, au prétexte de me faire découvrir ses derniers collages, il m’entraîne dans sa chambre. Nous empruntons le chemin privé. Une porte permet d’accéder directement au salon dont les murs sont pratiquement tapissés de livres d’art ou de littérature russe et anglaise. Il y organise de temps à autre des expositions en hommage aux écrivains qu’il aime, Claudel, par exemple. Puis nous entrons dans le bureau d’Elsa dont tous les meubles sont en bois clair, pin ou chêne cérusé, alors que l’acajou règne dans celui d’Aragon où le désordre s’affiche tranquillement. À la différence de celui d’Elsa qui, par contraste sans doute, frappe le visiteur par sa netteté et l’ordonnancement impeccable des dossiers.

Nous voici enfin arrivés dans la chambre. Le décor, en effet, a changé depuis quarante-huit heures. Les murs et les doubles portes de communication qui l’isolent du reste de l’appartement sont maintenant entièrement recouverts de cartes postales, lettres, affiches. Certains de ces documents sont annotés, comme tatoués, d’autres simplement légendés. Cela ressemble à un jeu de piste ou à un puzzle interminable puisqu’au fil des mois une chose peut en remplacer une autre. « Work in progress », dirait-on aujourd’hui… Le miroir qui surplombe la cheminée a été en partie recouvert par une affiche ramassée à Toulon l’été dernier. On y vante les exploits d’un curé volant. Il y a toujours sur le manteau de ladite cheminée les photographies de la mère d’Aragon et de celle d’Elsa. Non loin, sur le dos d’un petit cabinet XVIIIe, celles de Maurice Thorez et de Jean Kanapa et, comble de l’humour, on ne parle pas assez de l’humour d’Aragon, les œuvres de Leonid Brejnev, complètes, en trois minuscules volumes imprimés, s’il vous plaît, sur papier bible – ceci expliquant peut-être cela… C’est dans la chambre qu’il écrivit, en 1975, son discours dans lequel il annonçait au CNRS qu’il léguait à la nation française, quelle que soit la forme de son gouvernement, ses manuscrits, lettres et documents ainsi que ceux d’Elsa Triolet. Comme Hugo en son temps…

Nous voici – hâtons le pas, car je ne voudrais pas abuser de votre patience – dans la salle de bains, totalement illustrée comme le livre d’une vie, j’allais dire d’un siècle qu’Aragon nous invite à parcourir avec lui. Mais ici le vaste pan de mur auquel la baignoire est adossée a été peint par le poète. Que ne l’a-t-on gardé ?

Allons dans la cuisine, elle aussi habillée selon le principe que je vous ai exposé. Le réfrigérateur n’a pas échappé à la règle au grand dam de Maria, la fidèle et dévouée gouvernante. Nous remontons maintenant le cours de l’appartement par le couloir central, comme on dit d’un fleuve qui charrie des pépites d’or. De grandes bibliothèques chargées à craquer en dessinent les rives.

Et nous entrons dans la salle à manger où sont exposés dessins et collages : Masson, Moninot, Ernst, Picasso… Près de la longue table d’ébène un cabinet renaissance… çà et là, quelques fauteuils… le sol est pavé de pierres, rouges comme le sang… Deux hautes fenêtres donnent sur la cour… C’est par l’une d’entre elles que le photographe Jean-Louis Rabeux a saisi le poète, au début des années soixante-dix, traversant la cour de l’hôtel. Il vous en sera offert tout à l’heure une reproduction en souvenir de cette journée… Vous y remarquerez sans doute la démarche d’Aragon qui traduit une énergie combative dont il ne s’est jamais départi. Il avance avec force, même contre le vent. Il n’a jamais renoncé à son idéal de justice. Et si, parfois, il a semblé vaciller, il a toujours, comme disent les marins, maintenu le cap. Il regardait plus loin que soi, et que l’horizon recule au fur et à mesure qu’il avançait, peu lui importait puisque : « qu’une voix se taise / Sachez-le toujours le choeur profond reprend la phrase interrompue / Du moment que jusqu’au bout de lui-même le chanteur a fait ce qu’il a pu… ».

Nous allons maintenant nous séparer. Il n’y a que trois marches à descendre pour nous retrouver près d’Elsa qui nous avait salués à notre arrivée. Elsa que l’on ne considère, hélas encore aujourd’hui, que comme la muse du poète, alors que son oeuvre, importante, audacieuse tant sur le plan de la forme que sur celui des idées – relisez le Monument ou Le rossignol se tait à l’aube –, reste encore à découvrir. Elsa, si tendre, sensible, écorchée parce que femme et d’origine étrangère, Elsa dont on dit tout et n’importe quoi et sans laquelle Aragon se serait tu, entendez tué.

« Nous habitons un long navire élu pour s’endormir
(…)
Mon amour ici j’aime à te voir ici j’appuie à tes genoux ma tête ici je puis n’importe où doucement fermer les yeux. »

Juste le temps d’apercevoir la fameuse Joconde à moustaches, de Duchamp, dont il fit cadeau au Parti communiste français et qui peut se voir maintenant au Centre Pompidou.

Cet appartement tel que l’avait aménagé Aragon avant sa mort, comme un pharaon dans sa pyramide, n’existe plus, vous le savez. (En 1984, il m’a fallu, en quelques jours, déménager et trouver un garde-meubles.) Louis aimait à le faire visiter avec une certaine fierté. Il se comportait ces jours-là comme un commissaire d’exposition – expression que j’emploie avec réticence, vous pourrez aisément le comprendre bien que ses hôtes, soudain mis en garde à vue, n’aient à craindre que le choc de la beauté. Une telle aventure, dont je ne me console guère, m’a souvent fait penser à une politique culturelle victime, ainsi que le disait Victor Hugo, le 10 novembre 1848, à la Chambre, d’« un système d’économies (qui) attaque tout et ne respecte rien, ni les institutions anciennes ni les institutions modernes ».

Votre présence aujourd’hui, Monsieur le ministre de la Culture et de la Communication, sous le haut patronage de Monsieur le premier ministre, François Fillon, et grâce, il faut le dire, aux bons soins de Jean de Boishue et de Françoise Turoche, me fait croire enfin que la gloire laissée à la France par Aragon n’est plus négligée par les autorités de la République – la République?

Ce qui nous réunit aujourd’hui, malgré nos différences, est en effet une certaine idée de la République. Mais pour citer une dernière fois le père Hugo : « République, c’est bien. Tâchons que le mot n’empêche pas la chose. »

Jean Ristat

N°76 Novembre 2010


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