La constitution d’une religion


La constitution d’une religion

Entretien avec Jacques Giri à propos de son ouvrage, Les nouvelles hypothèses sur les origines du christianisme. Enquête sur les recherches récentes, publié chez Karthala.

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Les Lettres Françaises. Les commencements d’une lecture critique et démystificatrice des premiers temps du christianisme remontent au moins au XVIIIe siècle. Pourtant ce ne sont pas sur les thèses d’un Voltaire par exemple que s’attarde votre ouvrage « Les nouvelles hypothèses sur les origines du christianisme » mais sur les recherches les plus récentes. Qu’est-ce qui explique cette fécondité des recherches actuelles ?

Jacques Giri. D’abord, on peut dire que les chercheurs qui s’intéressent aux origines du christianisme n’ont jamais été aussi nombreux. Cette recherche était autrefois limitée à l’Europe occidentale, les universités américaines y occupent désormais une place très importante et, de façon plus inattendue, les chercheurs israéliens y participent maintenant activement.

Cette recherche est devenue aussi plus interdisciplinaire : les travaux de chercheurs en sciences sociales ont permis de mieux appréhender ce qu’était au début de notre ère le milieu juif dans lequel est né le christianisme.

Enfin la découverte de manuscrits, notamment ceux de la mer Morte et les fouilles archéologiques menées en Israël ont donné de nouveaux grains à moudre aux chercheurs.

Est-ce que les nouvelles sources et les recherches actuelles, ont permis d’avancer sur la question du Jésus « historique » ?

Jacques Giri. On constate que les recherches ont débouché sur la publication de nombreux portraits du Jésus historique au cours des dernières décennies. Le problème est que ces portraits sont incompatibles les uns avec les autres !

En fait, un travail considérable de déconstruction a été accompli, montrant les nombreux éléments qui ont été empruntés à la bible juive ou à la culture grecque dans les textes fondateurs du christianisme, si bien qu’une majorité de chercheurs considère aujourd’hui que les faits et les paroles attribuables, non pas certainement mais avec une forte probabilité, au Jésus de l’histoire, sont en nombre très réduit. Et pour certains chercheurs, très minoritaires, ce nombre se réduit même à zéro.

La vision de Saint Paul, considéré communément comme fondateur du christianisme majoritaire, semble avoir été entièrement remise en cause. Son rapport à Jésus paraît bien plus problématique que ce qu’il apparaît…

Jacques Giri. La plupart des chercheurs, y compris ceux qui sont proches des Églises, constatent le fossé qui existe entre les évangiles et les lettres de Paul sans en donner une explication bien convaincante. Une majorité d’entre eux admet cependant la position traditionnelle des Églises : Paul partageait la foi de la communauté des disciples de Jésus rassemblés après sa mort à Jérusalem autour de Pierre et de Jacques même s’il était parfois en conflit avec eux.

Plusieurs hypothèses différentes ont été proposées. On évoquera celle qui constate que Paul ne parle jamais de la prédication de Jésus en Galilée, ni de sa mort à Jérusalem et qu’il affirme ne tenir son évangile d’aucun homme mais de Dieu lui-même. Ne serait-ce pas parce que Paul ne connaissait pas le Jésus qui avait prêché en Galilée et qui avait été crucifié à Jérusalem sous Ponce Pilate ? N’aurait-il pas rejoint un culte d’un Christ de nature divine qui aurait été crucifié pour le salut de l’humanité dans un monde spirituel autre que le nôtre, qui serait ressuscité, se serait manifesté par des visions dont Paul après d’autres aurait bénéficié et qui n’allait pas tarder à venir sur notre Terre. Une hypothèse dérangeante mais dont les défenseurs ne sont pas sans arguments.

De nouveaux protagonistes des premiers pas du christianisme ont été mis en valeur. Distincts des communautés pauliniennes, on les désigne sous le nom de « Jesus movements ». Qu’entendre par là ?

Jacques Giri. Les évangiles canoniques (ceux acceptés par les Églises) ne parlent que de la communauté de Jérusalem dans laquelle les Églises voient l’origine unique du christianisme. Toutes les communautés se réclamant de Jésus dériveraient, selon elles, de celle-ci. Une affirmation désormais contestée.

Jésus en effet, si l’on en croit les textes canoniques, aurait prêché en Galilée, rassemblant des foules considérables. Mais ces mêmes textes ne parlent jamais de communautés de disciples se réclamant après sa mort de sa prédication dans ces lieux. Est-il vraisemblable qu’elles n’aient pas existé ?

Des chercheurs ont émis l’hypothèse de communautés bien différentes de celles constituées à Jérusalem ou autour de Paul, de « mouvements Jésus », se réclamant de sa prédication mais n’attribuant pas de valeur à sa mort et ne connaissant pas sa résurrection. Ils trouvent dans plusieurs documents les traces de prédicateurs itinérants prêchant un nouveau mode de vie et un abandon radical des biens de ce monde, que certains ont rapproché des philosophes cyniques. Une hypothèse très vraisemblable dans une Palestine en proie à une crise sociale aiguë à cause de son intégration récente dans l’empire romain, à une première mondialisation : une société où certains en tirent parti et s’enrichissent et d’autres se sentent de plus en plus exclus, prêts à la révolte ou à la recherche d’un nouveau mode de vie.

Les nouvelles recherches ont permis de faire des rapprochements entre le proto-christianisme et les cultes à mystères de l’Antiquité. Quelles sont ces hypothèses ?

Jacques Giri. Un mystère est une connaissance cachée et révélée aux seuls initiés. Dans la plupart des cultes à  mystères qui ont fleuri dans tout le monde gréco-romain vers les débuts de notre ère sous des formes diverses, le salut est apporté par un Dieu qui meurt et ressuscite. Est-ce un hasard si c’est précisément ce que prêche Paul et s’il soutient que son message est un mystère caché depuis l’origine du monde et qui lui a été révélé ? Aussi certains chercheurs voient-ils dans le culte christique de Paul la forme qu’aurait prise un culte à mystère dans la diaspora juive en contact avec d’autres cultes de ce type. Une hypothèse qui n’est certes pas nouvelle car dès l’antiquité des auteurs romains voyaient dans le christianisme naissant un culte à mystères de plus. Une hypothèse que les Églises se sont efforcées de réfuter mais qui a récemment été renouvelée avec de nouveaux arguments.

Le secret et son corollaire, l’initiation à des connaissances ésotériques, semblent avoir caractérisé de nombreux groupes chrétiens. Vous évoquez un passage fascinant de l’évangile de Marc qui n’apparaît dans la version canonique mais qui est présentée par un des pères de l’Église, Clément d’Alexandrie[1]. Ce passage comprend la partie suivante : « Qu’en penser ?

Jacques Giri. On a découvert en 1958 la copie d’une lettre de Clément d’Alexandrie qui fut évêque d’une communauté chrétienne de cette ville vers l’an 200 qui parle d’une première version de l’Évangile de Marc rédigé pour les débutants et d’une seconde réservée « à ceux-là seuls qui sont initiés aux grands mystères ». Copie que certains tiennent pour un faux mais dont d’autres défendent l’authenticité avec des arguments non négligeables. On sait par ailleurs que ce Clément d’Alexandrie soutenait que les textes fondateurs pouvaient être lus littéralement et que cela suffisait au commun des mortels. Que les gens plus éduqués pouvaient les lire à un deuxième niveau, comme des allégories. Mais qu’il existait un troisième niveau, celui de l’interprétation secrète donnée par Jésus lui-même à quelques initiés et transmis ensuite confidentiellement.

Quoi qu’il en soit, cela montre qu’il existait dès les premiers temps du christianisme plusieurs façons, très différentes, de lire les textes fondateurs, canoniques ou non.

À la lecture de votre ouvrage, on est fasciné par la multiplicité des courants au sein des premiers pas du christianisme. Cette multiplicité appelle toutefois une question : comment s’est constituée finalement une première orthodoxie qui a pu marginaliser des courants dissidents mais aussi unifier, bon gré mal gré, la doctrine chrétienne ?

Jacques Giri. L’opinion partagée par bon nombre de chercheurs  aujourd’hui est que, au cours du deuxième siècle, il s’est trouvé à Rome une communauté chrétienne qui a rejeté la christologie de Marcion qui semblait avoir un grand succès dans tout le bassin méditerranéen (laquelle rejetait l’enracinement dans le judaïsme et distinguait le Dieu annoncé par Jésus du Dieu de l’Ancien Testament), qu’elle a rejeté aussi les lectures trop allégoriques des textes fondateurs et qu’elle a révisé en ce sens ces textes sans trop de scrupules et parfois sans prendre trop de précautions pour éviter les contradictions. On qualifie ses adeptes de proto-orthodoxes. Mais l’élaboration du dogme que nous connaissons prendra bien du temps et ne se terminera qu’au Ve siècle.

Par ailleurs, si l’on admet la réalité des mouvements Jésus et des cultes christiques concomitants, il y a dû y avoir une rencontre entre les deux courants et une fusion. Quand et comment cela a-t-il pu se faire ? Personne ne le sait et il reste à essayer d’en trouver les traces.

Quelles conséquences peuvent entraîner cette lecture pour notre compréhension des phénomènes religieux qui ne sont après tout qu’une des dimensions de la vie sociale ?

Jacques Giri. Dans l’introduction à son ouvrage publié en 2007, Jésus de Nazareth, Joseph Ratzinger (Benoît XVI) constate que, du fait des progrès de la recherche historico-critique, « le fossé s’est élargi entre le Jésus historique et le Christ de la foi » et que cela a conduit à une « situation dramatique pour la foi ». Je lui laisse la responsabilité de ce jugement. Ces progrès dérangent certainement la vision traditionnelle des Églises et invitent à des révisions, peut-être  déchirantes. Menacent-ils pour autant la foi et celle-ci n’est-elle pas affaire d’intime conviction plutôt que de recherche sur les origines ?

En revanche, ils pourraient remettre en cause la prétention des monothéismes à posséder chacun la Vérité, une prétention qui a été et qui est toujours un facteur de grande violence dans le monde. On peut rêver à un monde où, selon l’expression d’un autre Allemand, Jan Assmann, un égyptologue qui a réfléchi à l’histoire des monothéismes depuis Akhenaton, la foi serait « dotée de la capacité de ses transcender elle-même, de se relativiser ».

Entretien mené par Baptiste Eychart


[1]. Ce passage comprend notamment le récit suivant : « Et, après six jours, Jésus lui donna un ordre ; et le soir venu, le jeune homme se rend auprès de lui, le corps nu enveloppé d’un drap. Et il demeura avec lui pendant cette nuit-là, car Jésus lui enseignait le mystère du Royaume de Dieu. »

Novembre 2010 – N°76


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