Une leçon d’écriture


Une leçon d’écriture

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Ils, de Franck Delorieux. Le Temps des cerises, éditeur, Paris, collection « Les Lettres françaises », 2010,89 pages, 10 euros.

La circonstance fait qu’en ce temps de rentrée scolaire je me suis mis à rouvrir Ils, de Franck Delorieux. Je l’avais reçu en juillet, à la veille des vacances, et avais surtout été frappé par l’insolite de son projet qui n’est rien d’autre que la description minutieuse dans le moindre détail, moment par moment, d’une scène d’amour entre deux garçons, d’un « rapport sexuel» déroulé à la surface absolue du corps désirable. Tentative insolite, happant le lecteur et le tenant en haleine jusqu’au bout, de se porter au lieu même de l’attraction amoureuse, de se placer dans cet espace indifférencié qui n’appartient ni à l’un ni à l’autre des « partenaires » précisément, mais aux deux à la fois (Ils) ; et, en vue de cette sorte de tour de force, tentative de laisser la parole au corps lui-même, de donner voix à la peau avec ses poils, sa texture et sa sueur : à l’écoulement des fluides, salive et sperme ; avec leurs odeurs spécifiques, agents de la séduction qu’ils exercent, la plus intime, la plus matérielle qui soit. Tout cela, rien que cela, mais de quoi se compose ce qu’on appelle amour. Anatomie et physiologie d’une érotique auquel ce petit livre servirait de « manuel».
D’un trait, j’avais parcouru cette ascension de sensualité brûlante, méthodique dans son dessein, inouïe, comme un défi lancé à la littérature, et réglé en quatre-vingts pages. C’était une invitation, au seuil de l’été et de ses blandices, à s’abandonner au désir ; une provocation ou presque, pour moi surtout, dont l’été, comme son printemps ont, depuis longtemps, fait le saut par la fenêtre.
Et puis voici qu’à la reprise, aujourd’hui, de ce livre étrange, c’est moins cela qui me frappe et m’attire : son innocente impudeur, sa totale absence de contrainte dans l’approche des surfaces de jouissance et dans le maniement des mots, qu’une autre composante, associée, mais plus subtile et qui est peut-être, tout autant, à la source de l’indubitable séduction, de son double effet, d’attirance et d’irritation.
Oui, irritation, car, il faut bien le reconnaître, le texte se tient à la limite du supportable. Non en raison de son sujet, ni de la crudité, voire de l’obscénité des termes utilisés ou des images évoquées ; au regard de notre sensibilité actuelle, c’en est plutôt le plaisant. Mais par une manière de vous inviter vous-mêmes à être de la partie jusqu’à l’indiscrétion. On est pris au piège, interpelé de façon répétitive, sollicité pour intervenir. C’est là, dis-je, en ce début de rentrée scolaire, ce à quoi je suis aujourd’hui le plus sensible. Un ingrédient pédagogique qui n’a de cesse de nous arracher à la facilité d’une lecture qui se voudrait tant réjouissante, passive, linéaire. Se contentant de scènes et de tableaux. Non, il faut que nous nous y mettions, que nous soyons forcés, à notre tour, à entrer dans cette alchimie qui fait que le sensible, matière et sensation, se change en mot : comment décrire le corps, ce qui se passe, se produit entre les corps à ce moment-là, où l’amour corporel, sensuel, s’annonce et commence à se faire. Et, avant de le décrire, l’écrire. Comment les mots se forment-ils pour venir à la plume (ou à la frappe, peu importe) et à l’esprit ? Que se passe-t-il? Quel transfert, transport ou transformation sont nécessaires pour que cela puisse s’écrire? Opération non pas d’abord visuelle, car la vue suppose déjà distance ; distance que déjà la représentation implique et signifie. Non, il s’agit d’aller plus à ras du corps, plus en dessous. Une sorte de « réduction » phénoménologique mais, avant tout, sensuelle échappe presque à l’énonciation, au dicible : réduction au tact, à l’odorat, à cette faculté qui dissimule sa proximité la plus concrète sous le terme savant et distant, presque imprononçable d’olfaction. Comment, oui, aller jusque-là ? Et de demander, à chaque chapitre, à chaque scène ou phase du scénario de découverte sensuelle : allons, lecteur, comment vais-je dire, comment écrire? Ou, de façon plus pressante, exigence se formulant, à ce point de difficulté, presque comme un impératif moral : que faire? Voilà à quoi Franck Delorieux nous convoque. On renâcle, mais on suit.Voilà pourquoi on pourra lui en vouloir sans avoir l’intention de le lâcher. Dans la tradition de la pédagogie érotique, il fausse la règle du jeu. Il va plus loin ; plus loin que la scène ou le tableau. Et il va même dans la région par-delà les mots, j’entends le vocabulaire et ses effets amusants (le « Et ces boules, comment les nomme-t-on ? » d’Eugénie dans la Philosophie dans le boudoir).
Ils, certes, ne se prive pas de tels effets , voir l’énumération des noms du membre viril : queue, verge, bite, pine ; mais plus importe en vérité, que le choix lexical, le moment où le mot lui-même, dans l’intervalle entre le son et le sens, vient à se former, dans un entre-deux comparable à celui qui sépare les corps en les joignant à la fois, qu’Ils est chargé de traduire, et de même nature que lui. La place où se formule un que dire ? qui est un que faire ?
Impératif moral ou politique aux accents léninistes. Non, je ne le dis pas par dérision, plaisanterie. Pour Franck Delorieux, auteur, il faut le rappeler d’un hommage à Roger Vailland, entre « libertinage et lutte des classes », il ne saurait y avoir de coupure entre conduite du corps et celle de la vie individuelle ou collective. Tout est politique, qui concerne cet espace de relation, l’intervalle « entre » allant de soi à l’autre, et qui, dans cette mesure, appelle d’ores et déjà les valeurs éminemment politiques de justesse ou de fausseté. Le tout est de tout dire ; on le sait depuis Sade, mais, avant tout, de le dire justement. Ou, tout simplement, d’arriver à dire (non pas le mot juste, mais juste un mot, si l’on veut ici, en l’occurrence, parodier Godard).
Un rapport « politiquement » juste au corps, au sien et au corps de l’autre appelle du même coup la justesse de leur expression ; le mot pour le dire ou les mots, car il n’y en a pas qu’un. Tous peuvent convenir et ils ne feront jamais défaut. Le tout, seulement, est de trouver ce qu’il y a à dire ou écrire, de l’oser.
Il faut citer : « Là, que faire ? Je laisse, un blanc, un silence, un flottement. Écrivez ce que vous voulez en lisant. » On serait irrité, insupporté à moins ; mais on emboîte le pas
Toute approche vraie, politiquement véridique du corps est audacieuse. Une description de cette nature est une lutte ; un triomphe politique sur ce qu’on croirait devoir taire et qui pourtant importe, voire ce qui importe le plus. Au bout de quoi est le triomphe sur l’indicible ; vrai travail et vraie victoire de l’écrivain dont la tâche est de mettre en mots, de porter au visible et à l’audible l’invisible qui se dérobe. S’il s’agit d’atteindre « la chose elle-même », la lecture devient, comme le disait Péguy, l’acte commun du lisant et du lu et se passe entre les deux.

Les fervents de Walter Benjamin ont sans doute présent à l’esprit ce passage de l’Origine du drame baroque allemand mentionnant une étonnante théorie du langage qui intègre le mystère du sens à une philosophie de la nature : celle du poète romantique Johannes Ritter. Celui-ci se réfère aux expériences de mécanique acoustique du physicien Ernst Chadli, consistant en l’observation des figures formées par une fine poussière de charbon sur une plaque de verre vibrant au son d’un archet. Se les appropriant en les transportant dans le domaine de la langue, il s’interroge : et si les mots, les lettres s’expliquaient par le même processus ? Ne pourraient-ils pas consister en une écriture directe, en un prolongement du mouvement vocal qui les produit ? La langue, pour se prononcer, ne doit-elle pas d’abord s’écrire matériellement ? La figure et le sens ne font qu’un. Entre la voix, le son, le sens, n’y a-t-il pas continuité ? Une continuité qui, par-delà le signe, et plus intimement, les ferait communiquer
avec les choses elles-mêmes ? Écriture, non seulement de la voix, mais du monde. « Signatura mundi », disait Paracelse, conférant ainsi un sens réel, concret, à « l’alchimie du verbe ». N’est-ce pas justement à cette opération procédant de la tradition hermétique, tout en l’infléchissant vers un rigoureux matérialisme, que se livre Franck Delorieux ? Ce qu’il entrevoit, ce qu’il exprime, n’est-ce pas le prolongement du souffle dans l’écrit ? Effet de la voix, mais aussi de tout ce qui émane du corps, ses effluves, senteurs,
chaleur, écoulements, salive, sueur et sperme, conduisant jusqu’à la peau même, une « peau pulsionnelle », selon la forte expression du philosophe Jean-François Lyotard. Cela fait sens, grâce aux « figures de Chadli », ou de ce que Charles Fourier nommait, pour sa part, le mouvement aromal.
Un cinquième mouvement venant s’ajouter aux quatre des mondes physique et moral, et qui, entre les corps et les êtres, établit les liens. Facteur des « liens sociaux » dont l’amour est le principal agent. L’amour « en matériel », pour lequel Ils demande notre collaboration, nous interpelle, nous sollicite et nous entraîne à chaque page. Nous laisse rêver, tout en indiquant la voie. Se permettant quelques anecdotes, quelques exemples ou rappels : voilà ce qui s’est passé, avec moi, avec tel jeune Arabe, dans telle boîte, tel coin de rue ; ou à la campagne, derrière quelque rocher, quelque arbre, avec les copains, quand j’étais encore petit. Un motif lancé, un coup de pouce, une impulsion. Le motif est lancé, et ce n’est pas peu de chose, surtout lorsqu’il confirme, à l’encontre des préventions contemporaines, que le corps et ses plaisirs n’attendent pas le nombre des années. L’essentiel, pourtant, du projet de ce livre, reste à faire : aller au plus près du corps, de l’odeur, de l’aromal de la peau, cette surface qui n’est pas seulement enveloppe, mais interface, dedans et dehors à la fois.
Aussi le récit comporte-t-il deux écritures. Celle du visuel qui ne refuse pas d’utiliser le mode courant et plaisant de la narration, du libertinage amoureux ; celui des souvenirs érotiques, voire égrillards, si l’on veut, d’une Thérèse philosophe (souvenons-nous du bel hommage à Roger Vailland, politique et libertin) ; et l’autre où la description passe à un autre temps, celui de la présence, à un autre langage ; à un autre usage du mot relativement aux choses. La première écriture est distanciante, visualisante ; elle prend du recul pour mieux mettre en place et voir. Ainsi en va-t-il de la narration. La seconde adhère, colle, immanente au corps et se veut comme son émanation.

Entre les deux, de l’une à l’autre, le va-et-vient crée le rythme. Une respiration qui ne peut être qu’amoureuse, érotique infiniment, entre ces deux prises de vues dont l’une s’apparenterait au panoramique du cinéma et l’autre à un plan rapproché, à un zoom, en lequel Deleuze situait, à très juste titre, la sensation de l’image, l’image sensation ou sensuelle. Tout ramène à elle, finalement, à l’interface compénétrable du phantasme, plus réel, dans son imaginaire parce qu’il est chair vivante, ou, mieux encore, vécue. Espace de vibrations et de plénitude ; de l’entre-deux, ce collectif Ils, à telle enseigne, se fait plus concret que l’un et que l’autre, étant les deux à la fois, en une seule et même création.
Depuis un siècle la littérature est avide de se lier davantage au corps, de se greffer sur lui. De Joyce, Lawrence, à Miller, Burroughs, au Pasolini de Pétrole, dans ses « visions », se multiplient les exercices propres à cerner le corps toujours au plus près. Ils vient, parmi eux, revendiquer son rang.

René Schérer

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