« The Ghost writer » : 
Les fantômes 
de Polanski


« The Ghost Writer »

Les fantômes 
de Polanski

***

« Adapté du roman L’Homme de l’ombre de Robert Harris, le nouveau long-métrage de Roman Polanski, The Ghost-Writer , sous les traits d’un film d’enquête, raconte le cheminement d’un homme à travers des « cascades » financières, politiciennes et médiatiques. Ecrit, tourné et monté avant l’arrestation mondialisée du cinéaste en octobre 2009, le film dé-peint une société sectaire (groupuscules, extrémistes et vautours en tout genre), un monde replié sur lui-même dans le scoop et l’auto-justice, dans la politique du pacte et du tout sécuritaire, compressant l’être humain vers l’éradication de son identité et de son existence mêmes.

Sur deux heures de métrage, le film de Polanski retrace ainsi les mésaventures d’un écrivain (Ewan McGregor) qui, acceptant l’offre d’un magnat de la presse, doit remplacer un collègue (brusquement décédé) afin de rédiger l’autobiographie d’un ancien premier ministre britannique, Adam Lang (Pierce Brosnan). Si ce politicien est nommé plusieurs fois dans le film, son « nègre » n’est, lui, jamais appelé ni par son nom ni même par son prénom. C’est l’ombre d’un homme, un double remplaçable, un chien. C omme l’écrivait Nicole Lapierre, « Celui qui n’a pas de nom n’existe pas en tant qu’homme, il est voué au néant, c’est pourquoi l’univers concentrationnaire, comme d’autres institutions totalitaires, ne tolère que des numéros. »

Tel l’étudiant anonyme du Couteau dans l’eau , cet écrivain mal embarqué doit affronter une société hiérarchisée (le magnat décide à la place de l’éditeur en chef, etc.), méprisante (l’écrivain comme écrou, l’élite hautaine, etc.), mécanique (les moyens de transports dans le film mènent à la mort), bref innommable . La maison du magnat où réside le premier ministre déchu (accusé de crime de guerre en Irak) est un bunker luxueux, sorte de Hearst Castle high-tech et faussement transparent : ses baies-vitrées ne laissent entrevoir que ciels tourmentés, brouillards et dunes à la Friedrich. En définitive, le film le plus gris-noir de Polanski. Pas de narration tonitruante, mais des mots et des dialogues entrelacés et noués jusqu’au secret. Pas de flash-back, mais le visage troué et la voix fugitive d’un vieil homme (Eli Wallach). Pas d’histoire d’amour, mais des trahisons. Pas d’explosion, mais le son seul d’une balle ou d’une vague. Pas de happy end, mais un ultime hors champ qui fait, littéralement, froid dans le dos. Un film anachronique ?

La résolution de l’énigme, griffonnée sur un bout de papier plié, passera de main en main, sans que personne n’en ouvre le contenu. Car en effet, chacun détient à un moment la vérité sans toujours en avoir conscience ou sans oser passer à l’acte. Le manuscrit autobiographique contenait un secret lié au passé, aux débuts, aux amorces. Ironiquement, l’absence de tout générique d’ouverture dans le film de Polanski annonce déjà des disparitions parlantes et un générique de fin ouvert, réalisé sur fond blanc avec une typographie de manuscrit (ou de rapport policier) où genèses et identités y sont délivrées. Au final, bien des peurs et des colères polanskiennes seront passées devant nous pendant la projection. En particulier, ce spectre du mot caché, ou du nom meurtri, désintégré , et toujours d’actualité. »

Alexandre Tylski

The Ghost-Writer. Réal. Roman Polanski. Scén. Robert Harris & Roman Polanski. 
Inter. Ewan McGregor, Pierce Brosnan

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