Machines à coudre et à découdre


Machines à coudre et à découdre

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Tom de Pékin

La rentrée littéraire ne se fait pas sans quelques discours rituels: Une lamentation sur le nombre d’ouvrages publiés et la difficulté pour la critique de se frayer un chemin dans cet océan de papier, le survol n’étant pas autorisé. L’inconscience, l’incompétence, le laxisme, la perte de sens moral – au choix ou en bloc des éditeurs confondant livre et marchandise, épicerie et maison d’édition. L’agonie interminable de la littérature française et les nouveautés qui n’en sont pas. La compassion pour les libraires qui, faute de pouvoir s’offrir un étalage sur le trottoir, sont condamnés à remiser les offices à la cave ou au grenier avant de les retourner à l’expéditeur, etc. Et, sans doute, faudrait-il évoquer la mélancolie des auteurs, les jeunes premiers surtout, le surmenage des attaché(e)s de presse exposé(e)s sans défense aux sonneries des téléphones fixes et portables et les migraines qui s’ensuivent à moins de pratiquer avec constance le yoga. Puis viendraient l’analyse des ventes – toujours en baisse – et la sourde angoisse qu’elle entraîne : y a-t-il encore un avenir pour le livre et la lecture dans notre société ? Enfin, pour couronner le tout, il faut bien sonner le glas des prix littéraires, qui ne sont plus ce qu’ils étaient, et annoncer leur interminable enterrement pour novembre… Tout cela n’invite guère à la gaudriole, à moins d’aimer se vautrer en cachette dans la fosse à purin du nihilisme contemporain. Il n’est pas interdit non plus de prendre le contre-pied de tout ce que je viens d’énumérer et, point après point, d’en montrer les aspects positifs. Ainsi pourrait-on dire qu’il vaut mieux publier beaucoup de livres en gâchant du papier éventuellement, plutôt que de ne rien éditer, chacun de nous a le droit, le temps d’une publication, de se prendre pour Marcel Proust ou Céline… compte tenu des deux adages que les éditeurs ont longuement médités avant de les appliquer : «Qui ne risque rien n’aura toujours que du rien » et « Qui sème à l’automne récoltera au printemps, une année ou l’autre ». Bref, on peut dire une chose et son contraire, et nous aurons des soirées d’hiver animées, des débats et des colloques pour passer le temps.

Deux livres ont d’abord retenu notre attention, aux Lettres françaises : Queer Zone 2. Sexpolitiques, nique le genre, nique la Rép., de Marie-Hélène Boursier, et Gender Trouble, de Judith Butler. Elles définissent le queer comme une théorie qui refuse, et parfois avec une certaine outrance, la division binaire des genres (homme-femme, actif-passif,etc.) en la traversant, en la subvertissant. Ainsi la théorie queer peut-elle intervenir dans les grands débats de société de notre temps : le mariage des homosexuels, l’existence et les droits des transsexuels ou des transgenres, la possibilité de choisir ou d’inventer son sexe, etc. Toutes questions que le queer relie à la lutte des classes et aux oppressions raciales postcoloniales. Il m’a semblé qu’il était important de donner à nos lecteurs les informations nécessaires à une réflexion sur la théorie queer et, ainsi, d’ouvrir le débat. Les propos tenus sur la psychanalyse et le travail de Lacan choqueront sans doute par leur radicalité. On pourra leur répondre. La liberté de penser a tout à y gagner. Il n’y a pas de sujets tabous, sauf à vouloir étouffer le mouvement même de l’intelligence.

Jean Ristat

Août 2004


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