Les inquiétudes de la maturité de Vladimir Feltsman


Les inquiétudes de la maturité de Vladimir Feltsman

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La firme Nimbus qui est connue par la qualité de ses productions et à laquelle on doit quelque reconnais­sance pour avoir longtemps soutenu le grand pianiste Vlado Perlemuter, vient de publier toute une série d’enregistre­ments de Vladimir Feltsman. Ce pianiste vit maintenant en partie aux États-Unis après avoir mené pendant des années une activité soutenue en URSS. Son dernier enregistrement est constitué de trois so­nates de Beethoven, l’Appassionata, la Pathétique et À la lune, en fait, les trois plus connues commercialement. Quelques temps auparavant, avaient été publiés des enregistrements de J.-S. Bach, dont les Variations Goldberg et le Clavier bien tempéré, deux sommets de la musique occidentale dont ceux qui osent s’y atta­quer tombent immanquablement sous le feu de la critique car ce sont des oeuvres qui ont donné lieu à des interprétations de références.

Le jeu de Feltsman, formé par la grande école soviétique du piano qui privilégiait une technique sans faille et le respect du texte, s’est modifié avec le temps. C’est sensible aussi bien dans Bach que dans Beethoven. Sans doute est-ce une question d’âge, donc de maturité. Il vient un moment où un interprète ne se contente plus de jouer, il a besoin d’infléchir la musique en lui faisant exprimer sa propre per­sonnalité, ou du moins l’idée qu’il veut en donner. Tout est dans la part de liberté que s’autorise l’interprète, sans pour autant être infidèle au texte et au sens profond de l’oeuvre. C’est d’ailleurs ce qui fait l’intérêt toujours renouvelé des nouvelles interprétations quand elles sont le fruit de longues réflexions qui ne peuvent venir qu’avec le temps.

De ce point de vue, les Variations Goldberg par Feltsman sont plus intéressantes que les trois sonates de Beethoven. Arrivé à ce moment de sa vie, Feltsman se permet des effets que certains pourront considérer comme des afféteries. Il s’autorise des ralentissements, joue certaines variations plus lentement, ce qui se constate au minutage de certaines parties, ces ralentissements dissolvant quelque peu le chant, sans pour autant le faire disparaître. On l’entend simplement de façon tout autre, ce qui a son intérêt. En même temps, il se permet, ce qui en est la contrepar­tie logique, des attaques violentes lors d’ouverture ou de reprise de mesure. Comparé au jeu de Koroliov, qui peut être considéré comme un classique dans ces Variations, Feltsman est moins égal, plus délicat éventuellement, se permet­tant de jouer parfois un passage une oc­tave plus haut, donnant ainsi au chant de Bach une liberté à laquelle on n’est pas habitué. Mais, au final, le résultat est-il plus impressionnant que ce que donnent bien des interprètes qui ont choisi de limiter leurs audaces ? Il n’empêche, les Bach de Feltsman valent le détour même si, après écoute, on préférera tel ou tel autre interprète.

Le Beethoven est marqué de moins d’originalité. Feltsman retient parfois la note qui va venir, ce temps de silence donnant à son interprétation un relief auquel il semble accorder un prix parti­culier mais qui vient finalement perturber l’économie générale du mouvement. Par­fois aussi, on peut trouver la restitution de certains passages insuffisante, comme si son intérêt s’était porté ailleurs.

Cependant, quelles que soient les ré­serves que l’on peut avoir, ce travail est passionnant. Feltsman est un pianiste considérable, à la technique remarquable et qui renouvelle les oeuvres qu’il joue. Ce qui vaut qu’on le suive dans ses efforts.

François Eychart

J.-S. Bach, Variations Goldberg, l’Art de la fugue, le Clavier bien tempéré ; Beethoven, sonates Appassionata, Pathétique, À la lune, par Vladimir Feltsman, CD Nimbus, 2010.

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