Les chasses à l’homme


Les chasses à l’homme

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C’est bien connu, le gouvernement agit tou­jours pour le bien commun. Du Moyen Âge à nos jours, le pouvoir en Occident ne se présente jamais autrement que comme un ministère, c’est-à-dire comme un service rendu à la collectivité. On a beaucoup étudié, depuis les travaux de Michel Foucault, la tradition pasto­rale qui est au fondement de la politique occi­dentale. Le bon dirigeant est toujours en quelque façon l’héritier d’Abraham, berger dévoué au soin de son peuple et soucieux du seul salut de ses brebis. Dans un petit livre érudit et pourtant facile à lire, clair et incisif, Grégoire Chamayou esquisse la généalogie d’une autre tradition, tout aussi prégnante quoique occultée : l’histoire des sociétés européennes, jusqu’au « ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale » institué par Nicolas Sarkozy, est aussi celle des chasses à l’homme, qu’elles n’ont cessé de pratiquer.

Aux bons rois pasteurs d’Israël s’oppose, dans la Bible, le tyran de Babylone Nemrod. Roi chasseur par excellence, rebelle à la loi trans­cendante de Dieu, Nemrod est mû par le seul désir insatiable de prédation et de domination. De cette « première figure de l’immanence du pouvoir », théologiens et philosophes font un repoussoir. Ils n’en parviennent pas moins pour la plupart d’entre eux, aux temps modernes, à concilier l’universalisme chrétien avec la chasse aux Indiens du Nouveau Monde ou avec la chasse aux « peaux noires » des Africains réduits en esclavage. Chamayou décrit les tours de passe-passe conceptuels d’un Juan Ginès de Sepulveda (vers 1490-1573) ou d’un Francis Bacon (1561-1626), qui justifient par une supposée non-hu­manité des non-chrétiens le droit à les tuer ou à les asservir. On a ainsi pu cautionner la conquête des Amériques et le commerce triangulaire, la grande prédation du capitalisme transatlantique. Confrontée au même type de problème, la pensée grecque antique avait recouru à des distinctions analogues. Les esclaves, conquis par la guerre et par des « chasses d’acquisition », étaient conçus comme des hommes de nature spéciale, « nés pour être commandés » (Aristote) car incapables de dominer leur corps par la raison. L’une des grandes forces du livre tient à sa démarche mixte, philosophique et historique, qui rapporte les constructions discursives à leurs fonctions sou­vent bien triviales (et oppressives) dans le réel. L’analyse des positions de Hegel est exemplaire. Sa dialectique du maître et de l’esclave tend à légitimer l’asservissement des Noirs dans la seule mesure où ils consentent de façon tacite à leur état. Mais lorsque la révolution haïtienne de Toussaint L’ouverture éclate, Hegel condamne cette auto-émancipation par les armes au pré­texte que la « race nègre », par nature, n’est pas libre ; le courage des Noirs insurgés ne tient qu’à leur sauvage mépris de la vie, qui les pousse à « mourir à la légère » et non par attachement à leur cause ; la seule voie vers la liberté qui puisse leur être accordée consiste, aux yeux du philosophe, en une progressive éducation sous l’autorité paternaliste des colons.

En douze chapitres concis, une belle che­vauchée à travers les siècles passe en revue les avatars multiples du « pouvoir cynégétique », dans ses fonctions sociopolitiques et ses tech­niques effroyables. Chasse initiatique aux hilotes à Sparte, « chasses d’exclusion » des hérétiques et des bannis au Moyen Âge, chasses « en meute » au nègre à lyncher dans le Sud américain (pour réaffirmer, en deçà de l’ordre légal, la domina­tion blanche). Chasses aux pauvres (il y avait au XVIIe siècle en France des « chasse-gueux » spécialisés), aux juifs, aux bandits, aux ouvriers révolutionnaires, aux étrangers. Chasse avec des chiens (inaugurée aux Antilles à l’époque moderne contre les esclaves fugitifs), technique de la « rafle » policière (en usage dès le début du XIXe siècle), guet-apens devant nos écoles ou dans nos préfectures… Les efforts pour fonder en nature et/ou en droit la légitimité de ces pra­tiques se heurtent toujours au réel de la commune humanité entre chasseur et chassé. D’où le re­tournement toujours possible du second contre le premier (c’est un leitmotiv du cinéma), avec le risque d’une aporie politique : l’établissement d’un même rapport inversé. Tout pouvoir est-il maudit, condamné à réincarner plus ou moins honteusement Nemrod ? Chamayou se limite à suggérer que « sortir de cette ornière suppose la formulation d’une théorie critique de la violence politique ».

Parce qu’elles sont elles aussi humaines, les proies savent créer leurs propres techniques de préservation – comme ces sans-papiers de Calais qui se brûlent les doigts au fer rouge pour faire disparaître leurs empreintes digitales. Le dernier chapitre, l’un des plus réussis, est consacré à la « chasse aux hommes illégaux », qui bat son plein aujourd’hui dans nos sociétés « démocra­tiques ». La réduction des droits de l’homme à ceux du citoyen reconduit en définitive sous une autre forme les vieux mécanismes d’exclusion ou d’asservissement au nom de la nature ou de la religion. L’actuelle traque aux sans-papiers, loin d’avoir pour objectif premier les expulsions, est objectivement, d’abord et avant tout, une chasse d’« illégalisation » et de précarisation. Elle fournit une force de travail perpétuellement menacée, dépourvue des droits élémentaires et donc d’autant plus exploitable, à la prédation de marché.

Livre savant, livre militant. Cette histoire des dominés et des infinies souffrances infligées donne des clefs pour comprendre et pour penser : des armes.

Julien Théry

Les Chasses à l’homme, de Grégoire Chamayou, La Fabrique Éditions, 2010, 246 pages, 13 euros.

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