De l’usage du concept de totalitarisme (2)


De l’usage du concept de totalitarisme (2)

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La période historique sur laquelle travaille Michael Christofferson (1968-1981) peut sembler bien lointaine. L’URSS était alors considérée comme la deuxième puissance mondiale. On parlait des pays du « socialisme réel », de la lutte anti-impérialiste, et le Parti socialiste français ne s’était pas encore rallié à l’économie de marché. Certes. Cependant la lecture du livre de Michael Christofferson me paraît fort utile si l’on veut comprendre comment s’est peu à peu formée la configuration idéologique de notre époque dite postmoderne et libérale démocrate, celle de la mondialisation capitaliste. Tout comme la lecture, je le dis pour mémoire, de l’ouvrage de Slavoj Zizek, Vous avez dit totalitarisme, dans lequel il montre que, « loin d’être un concept théorique pertinent, la notion de totalitarisme (…) au lieu de nous donner les moyens de réfléchir, de nous contraindre à appréhender sous un jour nouveau la réalité historique qu’elle désigne (…) nous dispense du devoir de penser et nous empêche même positivement de le faire ». Ainsi, ces dernières semaines, à l’occasion du 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin, a-t-on pu assister, en France, à une offensive idéologique d’une rare ampleur. La quasi-totalité des médias a célébré la fin du communisme et celle du totalitarisme, le triomphe de la démocratie et de la liberté, et le règne sans partage du capitalisme.

La société du spectacle a dépensé sans compter, à Paris comme à Berlin, pour offrir aux peuples enfin libérés un divertissement dont la médiocrité n’était pas sans évoquer celle du défilé conçu par Jean-Paul Goude pour le bicentenaire de la Révolution française. Quelques intellectuels, qui comptèrent parmi les acteurs les plus virulents de la campagne antitotalitaire en France de 1974 à 1981, y sont allés de leur prêche bien-pensant : André Glucksmann, bien sûr… D’autres, plus prudents, se sont tus. Je me demande, après avoir pris connaissance des discours, entretiens et analyses dont nous venons d’être « assommés », si tout cela ne manifeste pas « une défaite théorique de la gauche, c’est-à-dire l’acceptation par la gauche des données fondamentales de la démocratie libérale (la “démocratie” se définissant ainsi par opposition au “totalitarisme”) et sa tentative actuelle de redéfinir sa position (son opposition) à l’intérieur de cet espace » (Zizek). Encore faudrait-il savoir ce qu’on entend par gauche…

Lorsque Christofferson parle des « intellectuels de gauche », il est clair qu’il s’agit des intellectuels de gauche non communistes. Ce sont eux qui ont mené le combat antitotalitaire à travers la presse (Libération, par exemple), et surtout les revues : Esprit (Jean- Marie Domenach et Paul Thibaud), les Temps modernes (Jean- Paul Sartre), Faire (Patrick Viveret et Pierre Rosanvallon), Libre (Claude Lefort, Cornélius Castoriadis et Pierre Clastres), pour ne citer qu’elles. Sans oublier Tel quel (Philippe Sollers, Julia Kristeva et Marcelin Pleynet). C’est sans aucun doute l’un des centres d’intérêt important du travail de Christofferson que d’avoir su mettre en lumière le rôle politique de ces revues durant les décennies 1970-1980. Il ne fait pas l’impasse sur les débats internes qui les ont traversées, parfois opposées : pour ou contre la démocratie directe, l’autogestion. Mais il est évident que leur point commun fut l’anticommunisme et la peur de voir le PCF prendre le contrôle idéologique de l’Union de la gauche en dépit des succès électoraux du Parti socialiste

On les voit cependant évoluer au gré des circonstances : l’affrontement PC-PS en 1974 et l’inflexion de la révolution portugaise en 1975, année au cours de laquelle la revue Esprit va prendre l’initiative d’un colloque sur la question du totalitarisme (novembre). Paul Thibaud va y jouer un rôle fondamental. « Comment, écrit-il, et pourquoi la lutte anticapitaliste produit et reproduit-elle (…) les conditions du totalitarisme ? » Il dénonce par ailleurs « une vulgate idéologique dont le PC est le gérant et le garant intéressé ». Vouloir en finir avec la lutte des classes a-t-il encore un sens ? etc.

Peu à peu, « les intellectuels de gauche » vont « circonscrire les origines du totalitarisme à la sphère des idées ». Edgar Morin et quelques autres vont en faire un produit de l’idéologie révolutionnaire, et Glucksmann, celui de « l’évolution de la raison occidentale depuis Platon ». Bref, maintenant que Soljenitsyne leur a ouvert les yeux, ils vont, au nom de l’antitotalitarisme, défendre la démocratie et les droits de l’homme. Une politique de la dissidence se met en place au cours de l’année 1977, d’abord pour soutenir les écrivains ou les intellectuels derrière le rideau de fer, puis en France même. Bernard-Henri Lévy publie la Barbarie à visage humain et André Glucksmann, les Maîtres penseurs. Ces « nouveaux philosophes » se présentent comme « des dissidents, et vice versa ». Lors d’une conférence de Julia Kristeva au centre Beaubourg, « Un nouveau type d’intellectuel : le dissident », en mai 1977, des auditeurs protestent lorsqu’elle ramène « la situation française à celle des régimes communistes ». Glucksmann s’écrie : « Le goulag a déjà commencé ! »

Je laisse au lecteur le soin de suivre l’analyse rigoureuse (chapitre V) de Christofferson : il montre avec une précision implacable comment la « nouvelle philosophie » est promue dans les médias et surtout comment, malgré sa médiocrité, ses outrances et ses simplismes théoriques, elle connaît un succès sans précédent, et surtout une légitimité grâce à l’appui des « grands intellectuels ». Roland Barthes est « enchanté » par l’écriture de BHL et Michel Foucault « approuve sans réserve les Maîtres penseurs de Glucksmann dans un vibrant éloge publié par le Nouvel Observateur ». Position énigmatique si l’on considère que les positions de Glucksmann sur le pouvoir et la raison n’ont guère à voir avec celles de Foucault. Christofferson partage l’opinion de Didier Éribon selon laquelle le soutien de Foucault aux Maîtres penseurs était « dicté par des considérations plus politiques que philosophiques ». En un mot, Foucault est un anticommuniste virulent et lorsqu’il « explique que la philosophie est une sorte de journalisme radical (…) il n’opère pas toujours une distinction claire entre ses interventions philosophiques, politiques et médiatiques ». Et Glucksmann ne sera pas en reste : « Foucault est le premier, depuis Marx, à interroger systématiquement les origines les plus immédiates du monde moderne. »

Les Intellectuels contre la gauche, de Michael Christofferson, Agone Éditeur. 445 pages, 25 euros.
Vous avez dit totalitarisme, de Slavoj Zizek, Amsterdam Éditeur. 270 pages, 9,80 euros

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