Des Nouvelles de Ballard


« Ce qui m’intéresse, c’est le présent. Je ne veux pas extrapoler trop loin – il y a un risque de se détacher de la réalité », confiait James Graham Ballard dans une interview en 1975. Ses nouvelles, regroupées ici en un premier gros volume qui couvre la période de 1956 à 1962, soutiennent cette affirmation. La principale préoccupation de l’auteur anglais est en effet de dire quelque chose du monde dans lequel il vit et les inventions, pour la plupart plaisantes (plantes qui chantent, maisons qui changent de forme au gré des humeurs de leurs habitants…) qui émaillent ses nouvelles ne sont pas là pour le pur plaisir de l’imagination, mais plutôt pour servir de révélateur aux névroses que la société fait subir aux protagonistes.

Aux marges de la science-fiction, le récit ballardien est d’abord marqué par l’angoisse. Souvent dépassés par les évènements, notamment par ceux qu’ils ont initiés, ses personnages tentent par tous les moyens de reprendre le contrôle de leur existence, de comprendre les forces qui les dirigent, qu’ils subissent et leurs tentatives se retournent bien souvent contre eux. Ainsi, ces hommes libérés de l’obligation physique du sommeil par une expérience médicale qui s’enfoncent dans la folie, incapables de s’échapper, même en songe. La pièce dans laquelle ils sont placés finit par rétrécir et se refermer sur eux à mesure que leur cerveau délivré du sommeil devient prisonnier à temps plein de l’oppressante réalité.

Les histoires de ce recueil décrivent des dystopies à l’organisation sociale délirante, des mondes menaçants qui pèsent de tout leur poids sur les épaules du héros. La réaction de ce dernier à cet environnement malsain ne peut passer que par la folie, rarement passagère, souvent autodestructrice. Dans Zone de terreur, un cadre qui tente de se remettre d’un surmenage commence à voir des doubles de lui-même qui dupliquent ses mouvements. Incapable de se distinguer de ses répliques, il tombera sous les balles de celui qui tentait de l’aider, perdu par l’un de ses doubles, par un autre soi.

« Le dérèglement mental est la réponse de la créature opprimée à un monde mauvais », notait Jean-Patrick Manchette dans ses Chroniques. C’est lorsque le récit s’affranchit totalement des éléments fantastiques que l’on aperçoit le mieux la conformité de l’intention de Ballard avec cette définition. Dans Un homme saturé, le héros sombre lentement dans la folie en tentant de s’évader mentalement de son univers quotidien. L’homme prend soudainement conscience de la vacuité et de l’absurdité de tout ce qui l’entoure (cette révélation lui vient devant sa télévision) et entreprend d’éliminer de sa conscience les objets, de leur enlever le peu de sens qu’ils possèdent. « Il avait découvert qu’il réussissait particulièrement avec ceux qui étaient surchargés d’associations, comme les machines à laver, les voitures et autres biens de consommation. Débarrassés de leurs alluvions de slogans publicitaires et de leurs connotations de prestige, ils conservaient avec la réalité un lien si ténu qu’il n’avait pas grand mal à les oblitérer totalement. » Sa tentative d’évasion du monde matériel, « le seul moyen qui lui permettrait d’échapper à la nausée du monde extérieur », est vaine et ne peut le mener qu’à éliminer froidement les gens après les objets puis enfin lui-même. Lorsque l’aliénation est totale, il n’y a pas d’autre choix que de tout accepter ou de tout rejeter en bloc.

C’est également la folie induite par un environnement oppressant qui fait le lien avec Sauvagerie, le court roman de Ballard qui reparaît, toujours aux éditions Tristram, dans une nouvelle traduction. Dans une résidence trop paisible où l’argent, les gardes et les caméras de surveillance ont coupé tout lien avec la réalité, des habitants sont massacrés méthodiquement et leurs enfants enlevés. On soupçonne bientôt ces derniers d’être à l’origine du carnage. Délibérément provocateur, Ballard s’empare d’un tabou important- le parricide- pour livrer une réflexion sur les conséquences de ce despotisme de la bonté qui vise à effacer toute émotion et toute liberté de choix, toute trace de critique et de négatif. Dans cet univers où le Bien règne en tyran, derrière ces murs qui les enferment autant qu’ils les protègent, les enfants doivent commettre un acte de libération terrible, à la hauteur de la répression et du refoulement qu’ils subissent. « Ils étaient pris au piège dans un univers parfait. Dans une société totalement saine, la folie est la seule liberté. »

Sébastien Banse


J.G.Ballard, Nouvelles complètes T.1 1956-1962
Tristram, 2008, 695 pages, 29 euros.

J.G.Ballard, Sauvagerie
Tristram, 2008, 120 pages, 13 euros.

 

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1 réflexion sur « Des Nouvelles de Ballard »

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