« … que je voie qui est vivant et qui est mort. »

« … que je voie qui est vivant et qui est mort. »

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Avant de nous quitter le 12 mars 2009, Pierre Bourgeade nous a laissé un dernier roman, Le Diable, l’histoire de trois destins qui s’entrecroisent dans l’Italie des années de plomb : Ercole, un jeune prêtre, Giovanna, une ancienne prostituée qui a épousé un banquier assassiné par les Brigades Rouges, et Attilio, un artificier au service des Brigades.

Les deux hommes sont liés par le doute qui s’est emparé d’eux. Le Brigadiste ne peut se résoudre à adopter l’analyse que lui tient son chef :« Le premier ennemi de la révolution elle-même, c’est la rue. Tu vois ces gens pressés, acharnés, avides. As-tu regardé quelquefois leur visage ? Ils ne sont plus les victimes de l’hydre : ils sont devenus l’hydre elle-même. Nous n’avons plus à frapper à la tête : c’est l’hydre elle-même qu’il faut frapper. D’où notre décision de revenir à des actions non individuelles – des attentats aveugles, comme on dit. » Lorsqu’un mouvement qui se prétend révolutionaire abandonne la défense du peuple et se met à le prendre comme cible, il ne peut que devenir l’ennemi du peuple. L’artificier prend conscience de cette erreur et se refuse à perpétrer au hasard le massacre des innocents. Il y sera forcé par un marché ignoble : un attentat contre la vie de son fils, enlevé par ses anciens camarades.

Le prêtre, quant à lui, est en proie à la tentation née de sa rencontre avec la belle veuve. Il y succombe peu à peu, retrouvant dans la chair la passion qu’il ne trouvait plus dans l’Eglise, revenant à la pureté par le chemin de la souillure. On peut regretter que Bourgeade n’ait pas poussé plus loin son analyse de l’aveuglement des Brigades, qu’il ne questionne pas les assassinats politiques ciblés, qu’il n’évoque pas l’infiltration de l’organisation par la police. C’est peut-être que le véritable sujet de son livre est la transgression des ordres et des règles, et la rencontre, éphémère, de deux hommes qui s’éloignent des idéaux qu’ils avaient embrassés il y a longtemps. Ce que l’on ne regrettera pas, c’est de retrouver une dernière fois Bourgeade sous toutes ses facettes : le fétichiste – incroyable description du ballet des langues des amants au cours d’un baiser, l’auteur de polars – cette page d’une glaçante précision sur le Skorpion CZ 61, « pistolet-mitrailleur de fabrication tchèque, apprécié des hommes qui ne disposent que de peu d’espace pour tirer », le styliste enfin, dont la virtuosité ne nuit pas à l’émotion. Ainsi, la veillée mortuaire du serviteur, tombé mort en taillant la pelouse, sa vieille faux à la main : « Recouvert à mi-corps d’un drap blanc, le visage non plus attentif et servile mais comme détaché, hautain presque, ennobli par la mort, le vieux jardinier, ses mains croisées sur la poitrine, tenant une poignée d’herbes, attendait. »

Cent pages plus loin, d’autres morts attendent ceux qui tentent de fuir. On ne dévoilera pas le prix que devront payer le prêtre défroqué et la prostituée repentie d’un côté, le révoltionnaire désabusé et son fils de l’autre, leur terrible punition, absurde et cruelle comme le monde qui les entoure.

Sébastien Banse

Pierre Bourgeade, Le Diable, éd. Tristram, Paris, 2009, 177 pages, 18 euros.

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