Un théâtre de la marionnette à Paris : mythe ou réalité ?


Un théâtre de la marionnette à Paris : mythe ou réalité ?

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L’année 2010 est celle de la majorité pour le Théâtre de la marionnette à Paris. Dix-huit ans de travail et de lutte pour la reconnaissance d’un théâtre de marionnettes de qualité. Dix-huit ans ponctués par un livre, le Pari de la marionnette au théâtre, témoignage de ce parcours si particulier et recueil des envies et des besoins encore à concrétiser. Car le TMP a ceci d’étrange qu’il est un théâtre sans lieu, un théâtre coucou, pour reprendre les mots de Roland Shön : « Le Théâtre de la marionnette à Paris est un théâtre sans théâtre fixe. Il fait ses oeuvres dans le nid des autres, un coucou théâtral. Il est là où d’autres théâtres lui laissent une place » . Depuis 1992, ce théâtre sans théâtre court à droite et à gauche en parvenant à assumer une programmation dans des lieux partenaires, là où on lui laisse une place. Démarré sous la direction de Lucille Bodson (désormais directrice de l’Institut international des marionnettes à Charleville-Mézières), c’est aujourd’hui Isabelle Bertola qui assume la direction et la programmation, accompagnée par une équipe dévouée et surtout entassée dans ses petits bureaux de la rue Basfroi à Paris.

L’histoire de ce théâtre, donc, est parsemée de promesses déçues et de projets de lieux, parfois de diffusion, parfois de fabrique, abandonnés pour diverses raisons. Le dernier en date, le projet de la gare Masséna, que le TMP partageait avec De rue et de cirque, est encore une fois avorté, alors qu’il était relativement avancé. De cette déception est né le projet du livre. « Cette déception nous a rendus un petit peu amers, et nous avons eu envie de montrer le travail qui a été fourni pendant toutes ces années. » C’est ainsi qu’Isabelle Bertola raconte la genèse de ce livre d’art. En effet, comment exposer la cohérence et la pertinence d’une démarche sur quinze ans lorsqu’on ne traverse que des lieux éphémères ? Comment raconter ce qu’est un « théâtre sans théâtre fixe » ? Si le lieu est toujours en suspens, le pari du livre, lui, est gagné. Dans ces 215 pages se confrontent des photographies de plateau (la plupart prises par Brigitte Pougeoise, photographe spécialisée dans la marionnette), des textes d’artistes (dont Roland Shön et Pierre Blaise, pour ne citer qu’eux) et des points de vue plus extérieurs, comme un entretien avec Didier Plassard, chercheur spécialisé depuis plusieurs années dans les arts de la marionnette. Il en ressort un ouvrage équilibré et qui donne à voir, au-delà de l’histoire du TMP, la diversité de la marionnette aujourd’hui et l’importance d’une reconnaissance pour cet art si souvent réduit à Guignol. Ce qui transparaît aussi à la lecture des textes d’artistes, c’est l’attachement à la structure du TMP. En cela, la quête d’un lieu aujourd’hui ne concerne pas uniquement la petite équipe qui porte le projet de ce théâtre coucou, mais aussi la légitimité de toute une profession. Le texte de Roland Shön est d’ailleurs très éloquent sur la question. Même s’il existe l’Institut inter­national de la marionnette à Charleville-Mézières, et d’autres lieux conventionnés à travers la France (notamment le TJP à Strasbourg), la construction ou l’aménagement d’un lieu pour le TMP à Paris serait un signe fort d’une reconnaissance politique et institutionnelle envers les arts de la marionnette. Isabelle Bertola et l’équipe du TMP ne revendiquent d’ailleurs pas ce lieu pour leur confort personnel, mais l’envisagent bien comme un outil au service de la production des spectacles. Sans renier la richesse de leur travail de terrain et des différents partenariats (le TMP s’installe régulièrement au Théâtre de la Cité internationale, dans la ville de Pantin ou encore au Théâtre de la Villette, pour ne citer que quelques lieux de diffusion), elle n’oublie pas que la question de la production des spectacles, d’un lieu d’accompagnement et de résidence reste sans réponse. Concernant ce nomadisme, Isabelle Bertola précise : « C’était une contrainte dont nous avons su tirer profit. Nous avons eu cette intelligence de ne pas en faire un frein. Au contraire, cela nous a plutôt stimulés, et nous avons imaginé des solutions pour dépas­ser cette contrainte. Cela n’empêche que cette même contrainte nous a empêchés de faire d’autres choses, et donc de développer le projet autrement. Je pense que le projet n’aurait pas été plus faible si nous avions eu ce lieu, puisqu’au contraire il y aurait eu d’autres atouts au niveau de l’international, de la visibilité, des résidences, de l’accompagnement et de l’implication dans la production. » C’est pourtant une question centrale, la mission d’un théâtre ne pouvant se résumer à la diffusion des spectacles.

Malgré tout cela, le TMP poursuit sa route, singulière et pourtant riche, assumant son manque de domicile fixe jusqu’à créer un festival hors des théâtres. C’est ainsi que Valise(s), de François Lazaro, a pu être joué dans des foyers d’immigrés, mais aussi d’autres spectacles dans des musées, des hôpitaux ou même des entreprises. À l’heure où les gens du voyage sont stigmatisés, que dire d’un théâtre nomade, sinon qu’il est un espace de résistance et que s’il pouvait enfin se poser dans un lieu fixe, ce qu’on ne peut que lui souhaiter, il n’en oublierait pas sa trajectoire, faite de tous les lieux qu’il a occupés. « Et même si l’on pouvait enfin se poser dans un lieu qui nous permette de développer les autres aspects de notre projet, on continuerait ce travail-là, parce qu’il est trop riche, trop intéressant, sauf que l’on pourrait passer des commandes à des compagnies, leur donner des espaces pour répéter, on serait équipé techniquement… » : avoir des conditions dé­centes de travail en somme, et pouvoir assumer pleinement les missions d’un théâtre public. En attendant ce jour, le Pari de la marionnette permet au moins d’appréhender ce que fut ce travail, et ce qu’il reste encore à défricher et à arpenter. On souhaite qu’après ces dix-huit années d’errance s’ouvre une nouvelle ère, celle où la marionnette aurait droit de cité dans Paris, et où fleurirait un théâtre à la place d’un bureau de conseil en management.

Sidonie Han

Le Pari de la marionnette, Éditions de l’OEil, septembre 2010, Paris, 215 pages, 30 euros.

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