Une rentrée littéraire


Une rentrée Littéraire

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Do you love me ? de Florence Giorgetti. Sabine Wespieser, 166 pages, 18 euros.
Demain j’aurai vingt ans, d’Alain Mabanckou. Gallimard, 382 pages, 21 euros.
Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut, de Yahia Belaskri. Vents d’ailleurs, 126 pages, 14 euros.
 

Trois livres marquent de leur empreinte la rentrée lit­téraire. Trois livres que je n’aurais garde de classer dans la rubrique purement romanesque, tant leur exceptionnelle qualité outrepasse toute notion de genre.

Le premier est l’oeuvre d’une femme, comédienne connue et appréciée, qui entre de plain-pied dans le monde littéraire pour désormais devenir écrivain à part entière. Car Do you love me ? de Florence Giorgetti, que l’on ne s’y trompe pas, est le livre d’un véritable écrivain. Ni roman, ni autobiographie, ni essai, ni même récit comme le mentionne l’éditeur, mais tout cela à la fois, brassé, tressé avec une sorte de subtile et généreuse naïveté dont rend compte le titre, petite phrase prise à Jane Bowles qui posait cette question à toutes les personnes qu’elle rencontrait pour la première fois : do you love me ? C’est cette même question que s’approprie la nar­ratrice du livre lorsqu’elle rencontre le mari de Jane, Paul, car elle travaille à la mise en scène de Sa maison d’été, de Jane. S’établit alors entre Paul et Florence (car la narratrice s’appelle… Florence Giorgetti, en toute simplicité !) un étrange et troublant rapport qui trouvera sa conclusion dans une scène superbe (où se niche la fiction, où la réalité ?) à Tanger, après qu’elle a dû franchir plusieurs étapes « initiatiques » auprès d’autres connaissances de Jane et avant de parvenir à Paul.

C’est effectivement une quête que nous raconte à travers mille et un épisodes graves ou cocasses, toujours émou­vants, Florence Giorgetti, celle d’une femme, comédienne, à la recherche d’on ne sait quels fantômes, celui de Jane, bien sûr, mais aussi un peu plus tôt ceux des auteurs qu’elle interprète, et notamment Strindberg dont elle répète une des pièces, et pourquoi pas, le sien propre. Sur ce chemin secret (« Les acteurs sont ceux qui se rapprochent le plus de l’état de sainteté quand ils commencent à jouer », dit-elle), elle s’évertue à mettre au jour tous les signes qui lui permettent d’aller plus avant dans sa quête, qui l’autorise à s’« approcher de la vie ». Certaines personnes possèdent le don de traverser la vie dans un état proche de la magie, entre réel et imaginaire, traits d’union vibrants entre le monde du « dedans », comme dirait Michaux, et celui de la réalité. Les surréalistes auraient aimé ce Do you love me ? qui fait remonter à la surface ce qu’il y a de profondément enfoui en nous. Il y a aussi chez Florence Giorgetti du Hélène Bessette auteur qu’elle apprécie particulièrement.

« Écrire, dit-elle, c’est une façon de se réconcilier avec soi-même. » Elle doit écrire, et maintenant, elle peut écrire, dirais-je en parodiant la conclusion de son livre.

Tendre, de Noir (plus que 4 500 000 000 d’années à t’attendre), 2008, de Raphaël Boccanfuso.

Le monde littéraire, Alain Mabanckou, lui, en fait partie depuis longtemps. Entre romans, nouvelles, récits, essais, re­cueil de poésie et autres textes, son œuvre est conséquente et ses Mémoires de porc-épic ont même obtenu le prix Renaudot en 2006. Autant dire qu’il connaît la musique littéraire sur le bout des doigts et de la langue. C’est d’ailleurs la réflexion que l’on se fait dès les premières pages de Demain j’aurai vingt ans, reprise d’un vers du grand écrivain congolais Tchicaya U’Tamsi qu’il cite en exergue. Le procédé qui préside à l’écriture de son roman est en effet vieux comme le monde : faire parler un enfant, d’une dizaine d’années celui-là, scruter le monde à travers son regard innocent et naïf. Une sorte de Huron qui aurait débarqué à Pointe-Noire, la capitale du Congo, dans les années soixante-dix, alors que le pays vit ses premières heures d’indépendance sous le régime marxiste du « camarade président » Marien Ngouabi. Le petit Michel, lointain double de l’auteur, s’éveille à la vie et nous narre par le menu sa vie quotidienne entre maman Pauline et papa Roger… Presque trop beau pour être vrai… Pourtant, et tout le talent d’Alain Mabanckou réside bien là, il ne faut pas plus de quelques pages, que dis-je, quelques pa­ragraphes, pour que le lecteur soit emporté dans cette histoire incluse dans la grande histoire. Les accents de sincérité du petit Michel, liés à une véritable humanité, à une réelle générosité, ne peuvent qu’emporter le lecteur. D’autant que, par-delà la fable consistant à décrire la réalité sociale et politique de son pays, c’est aussi et surtout un vibrant hommage qu’Alain Mabanckou rend à ses parents, à sa mère, Pauline, et à son père, Roger, à qui l’ouvrage est dédié, et qui conservent leur prénom dans le livre. En ce sens Demain j’aurai vingt ans est comme l’envers romanesque de son recueil de poésie Tant que les arbres s’enracineront dans la terre, recueil qui s’ouvre par l’évocation de sa mère morte en 1995 qui fit de lui un poète (La femme qui fit de moi un poète)…

Alain Mabanckou parvient à lier l’art traditionnel du conteur à une technique romanesque moderne. Chez lui le verbe sait se faire chair ; il nous l’offre avec tact et humour romanesque, masques suprêmes de la pudeur, dans un mouvement qui est celui de la jouissance de la parole et de l’écriture.

Cette jouissance, Yahia Belaskri ne se la permet pas. Si la poésie affleure, ne serait-ce que dans le titre de son roman, le deuxième après le Bus dans la ville, elle est comme jugulée, mise sous le boisseau du sujet qu’il traite. En ce sens, Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut est d’une radicalité proprement insupportable. Point de fioriture, romanesque évacué même si les êtres mis en présence ne songent qu’à s’ai­mer et à vivre une histoire d’amour, rien que le constat brutal d’une réalité insoutenable, celle de l’Algérie d’aujourd’hui. Une Algérie où tout se vend et s’achète, une Algérie de feu et de sang où les enfants assassinent avec délectation leurs propres parents, où l’on vole et viole, et où il ne reste plus aux rescapés qu’à tenter de fuir par tous les moyens. Mais la mer rejettera les cadavres décomposés des fuyards, recueillis pour certains d’entre eux par le cargo qui les a éperonnés, puis rejetés sciemment dans l’eau, pour qu’aucune trace ne subsiste… Le récit de Yahia Belaskri, en journaliste, se passe au présent de l’indicatif. Phrases courtes, purement descrip­tives. « Soixante ans bien portés, cheveux blonds quelque peu décolorés, chemisier blanc à col large, ronde et petite de taille, visage jovial, agréable… », ainsi est décrite la mère de famille assassinée par ses enfants. Autre portrait un peu plus loin : « La cinquantaine, ventre proéminent, costume mal taillé, cravate de travers, une barbe qui lui mange le visage. En somme, un être mal dégrossi, comme il en est tant apparu ces dernières années. » Trois séquences composent ce livre infernal. Chacune d’entre elles axée sur un personnage saisi dans les mailles d’un filet invisible, personnages rendus impuissants face à la terreur. Trois personnages détruits et qui tentent encore, malgré tout, de se reconstruire… À un lecteur occidental, le livre risque de paraître un peu trop radical, liqueur un peu forte, mais c’est là l’oeuvre d’une personnalité d’écrivain les nerfs à vif et dont on se dit que le vécu a dû être terrifiant… comme la réalité.

Jean-Pierre Han

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