Lester Young Président!


Lester Young, Président !

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Lester Young-Illustration Romain Mocellin

 

Elle fût sans doute la première à avoir voté pour lui : la chanteuse Billie Holiday, celle qui mieux que quiconque avait compris la place que le saxophoniste Lester Young, son alter ego masculin, devait alors occuper dans la musique et dans son cœur. Elle l’avait surnommé « Prez » (ou « Pres »), affectueux diminutif de « President ». Affectueux et léger comme les notes qui s’échappaient de ce saxo ténor, marqué par les souffrances mais discourant sans cesse en quête de liberté.

Billie Holiday

Son élection commence en Amérique. Pendant sa campagne, on aura été séduit d’une côte à l’autre des États-Unis. Ceux que l’on pourrait croire être passés au travers de ses influences en ont malgré tout pris de la graine. Les plus « Parkeriens » se revendiquant d’un Be Bop à la peau noire, électrique et dur made in côte est ont pourtant tous un jour ou l’autre réservé leur bulletin pour celui qui savait perpétuellement réinventer et guider le jazz avec ce style si indépendant mais non moins vulnérable. Charlie Parker lui même n’aurait pu prétendre autre chose. C’est sans doute au cours de ces précieux moments durant lesquels ce dernier reproduisait sur son saxophone alto (bien caché, à l’affût et surtout sans souffler la moindre note, dans les coulisses du Reno Club de Kansas City) les doigtés de Young, que « Bird » (alias Charlie Parker) sans peut-être le savoir encore, balbutiait ses premiers battements d’ailes. L’oiseau devient alors porte-parole d’un poète-président, libertaire et fragile. Derrière les discours du Bop, énergiques pour ne pas dire impétueux, se cachent bien d’autres voix. Elles sont celles d’artistes chez qui l’on ne peut que déceler des vies passées au papier de verre. Généralement le lyrisme ne ment pas. On peut ainsi entendre, et sans langue de bois, ce que Lester Young a à nous dire à ce sujet. Il suffit d’écouter, par exemple, ce que le Président alors au crépuscule de sa vie ( qui s’achève en 1959), nous confie dans sa version de I’m confessin’ en 1952. Confession toutefois avouée en compagnie de quelques ministres : Oscar Peterson au piano, Barney Kessel à la guitare, Ray Brown à la contrebasse et J.C Heard à la batterie. On y entend un leader toujours attentif, en véritable orfèvre de la mélodie mais aussi, et c’est là qu’il trouve sa densité, d’une grande nonchalance. De cette nonchalance propre à ceux qui ne cherchent pas à prouver quoi que ce soit. Mais la fragilité est encore là, elle flotte dans l’air. La sonorité est sincère et pure, mais tellement frêle. Afin de comparer ou illustrer, on pourrait dire que c’est la clarté qui fait la force du cristal, même si ce dernier a pour particularité de se briser facilement.

C’est cette clarté mélodique, si l’on peut la nommer ainsi, qui rassemblera un autre électorat parmi les jazzmen, avec une musique dite « Cool ». Celle-ci se rapproche, d’un point de vue esthétique, plus directement, du style Présidentiel. Elle se développe surtout sur la côte ouest américaine et les blue notes sont cette fois-ci…plus blanches. Ses plus grands représentants vont de Stan Getz à Gerry Mulligan, en passant par l’orchestre du trompettiste Shorty Rogers, sans oublier Chet Baker ou encore Bud Shank. Et Paul Desmond. Il ne fallait en aucun cas omettre le nom d’un si éminent militant. Qui veut entendre l’importance portée aux choix mélodiques, avec cette liberté et cette clarté cristalline auxquelles nous avons fait allusion quelques lignes plus haut, est invité à écouter Paul Desmond. Sans copier le jeu de Lester Young, l’important ici est de constater avec quelle force le simple message de « Prez » aura été entendu : inventer,  encore et toujours, en vue d’une seule chose, se sentir exister. Musiciens afro-américains ou musiciens blancs, peu importe, le cri est le même en dépit des différents contextes sociaux. C’est sans doute avec cela que Lester Young, le Président, aura su, peut-être sans même le préméditer, réunir et rassembler en son pays, celui du jazz.

Samir Vigne

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