Ballard : de la folie et de la mort.


« Un nombre important des textes rassemblés ici ont été originellement publiés dans des revues de science-fiction, bien qu’à l’époque les lecteurs n’aient cessé de se plaindre bruyamment qu’il ne s’agissait pas du tout de science-fiction. Mais je m’intéressais au vrai futur que je voyais approcher et moins au futur inventé que préférait la science-fiction. » Les textes regroupés dans ce second volume des Nouvelles complètes de J.G. Ballard couvrent la période 1963-1970, et, en effet, aucun d’entre eux n’est apparenté aux mondes imaginaires dont raffolent les amateurs de pure fantasy. Ce sont plutôt des nouvelles d’anticipation sociale que propose l’écrivain anglais.

Dans tout ce volume, les personnages de Ballard tentent de fuir leur insupportable condition, et leur folie n’est que l’expression de leur malaise et de leur incapacité à rejeter ce qui les opprime, voire même simplement à l’objectiver. La première nouvelle du recueil, « L’homme subliminal », est un des textes les plus réussis et les plus exemplaires, et qui présente une société où les hommes sont devenus de véritables machines à consommer.La logique de la concurrence a fini par pousser à une homogénéisation parfaite des marchandises, qui ne se distinguent plus que par de minuscules détails : « le faux choix dans l’abondance ». L’urbanisme est entièrement conçu en fonction des routes qui mènent aux immenses parkings des centres commerciaux ouverts en permanence, où les gens passent tout leur temps libre à consommer sans jouissance, de manière à respecter le contrat qui les engage à acheter de grandes quantités de produits en échange de remises substantielles. Les remises les plus élevées se trouvent dans les quartiers habités par la classe moyenne émergente : « Chacun aspirait à se voir désigné dans le quartier comme le plus émérite des consommateurs. (…) Plus vous dépensiez, plus vous contribuiez à augmenter le montant des ristournes dont bénéficiait la communauté. Et moins vous dépensiez, plus vous passiez pour un criminel antisocial, un pique-assiette vivant sur le dos des autres. » Et pour permettre aux gens, déjà couverts de dettes, de continuer à acheter plus, on a recours à une idée simple : l’augmentation de la production, et donc, du temps de travail : « La semaine continue, sept jours sur sept, et tout le monde fait au moins trois boulots », comme l’explique Hathaway, un marginal qui a décidé de vivre libre, dans la misère. Et Franklin, le médecin qui l’écoute, comprend peu à peu, s’apercevant qu’il a lui-même accepté de donner des consultations le dimanche matin, « et ce, pour une raison inquiétante : il avait besoin de ce revenu supplémentaire ». Pour persuader les gens de continuer à entretenir ce système, on installe d’immenses panneaux publicitaires qui diffusent des messages subliminaux. Hathaway essaiera de détruire l’un d’eux, pour que tout le monde sache : on se doute du sort qui lui sera réservé.

Il y a un an, nous rendions compte avec enthousiasme du premier volume des Nouvelles de Ballard. Aujourd’hui, c’est avec nostalgie que l’on referme ce deuxième tome. Entretemps, l’écrivain anglais a succombé au cancer qu’il combattait. Comme une consolation dérisoire, Denoël vient de publier son ultime texte, une autobiographie intitulée La vie et rien d’autre. L’auteur revient longuement sur ses années d’enfance passées à Shanghai, en tant que fils d’expatriés. Une enfance heureuse et aventureuse dans le quartier européen d’une ville exotique et dangereuse, fascinante par la violence, la misère et l’opulence qui se côtoient, s’entremêlent. Puis c’est l’invasion japonaise de 1937, et le camp d’internement pour la famille Ballard. Une expérience dont Ballard sortira marqué à jamais, et qui lui serviront, des années plus tard, de base à son Empire du soleil.

Les années suivantes ne seront pour lui qu’une manière d’expliquer et d’exorciser les images qu’il a ramenées de cette période, dont la brutalité a été transcendée par l’intrépidité de l’enfance. Ballard explique ainsi son parcours d’homme et d’écrivain à la lumière de ce tournant de son existence : sa fascination pour les corps disséqués qu’il rencontre au cours de ses années de médecine ;  son goût pour le surréalisme qui le mène aux revues de science-fiction et d’anticipation ; son intérêt pour la psychiatrie et les manifestations de la folie… C’est cette même folie, tour à tour (auto-)destructrice et libératrice, qui sera le leitmotiv de toute son œuvre, que cet ouvrage clôt pour toujours.

Sébastien Banse


J.G. Ballard, Nouvelles complètes Vol. 2.
Tristram, 2009, 690 pages, 29 euros.

J.G. Ballard, La vie et rien d’autre. 
Denoël, 2009, 291 pages, 20 euros.


 

Share this...
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter

1 réflexion sur « Ballard : de la folie et de la mort. »

  1. Ping : Ballard, mystique et onirique - Le site du journal Le site du journal

Les commentaires sont fermés.