Brautigan en temps de guerre


Brautigan en temps de guerre

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Voir le nom de Philippe Squarzoni, auteur notamment des très réussis Garduno en temps de paix et Zapata en temps de guerre, associé à celui de Richard Brautigan est pour le moins alléchant. Cet automne, les éditions Les Rêveurs, dont la qualité de la ligne éditoriale ne cesse de se confirmer depuis dix ans, ont publié Portait en pin, en sucre de pastèque et en pierres de Richard Brautigan, mis en dessin par Philippe Squarzoni sur un texte de Marc Chénetier. C’est un tout petit livre de 38 pages dans lequel Squarzoni reprend le principe du roman graphique ; un texte et des illustrations qui se superposent.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Philippe Squarzoni, Marc Chénetier, Portrait en pin, en sucre de pastèque et en pierre de Richard Brautigan, éditions les Rêveurs.

On avait déjà admiré dans Garduno et Zapata cet art de l’illustration qui se décale petit à petit du texte, pour ne plus être tout à fait de l’illustration mais une image à part entière, qui éclaire le texte ou l’affronte, selon. La rencontre du symbole littéraire de la contre-culture des années soixante que fut Brautigan avec Philippe Squarzoni, dont les romans marquent la désillusion d’une autre génération, celle qui eut trente ans dans les années 2000, et qui malgré tout essaye d’y croire encore, aurait pu être périlleuse. Mais toute la subtilité de ce petit livre réside dans ce petit décalage. Squarzoni pratique l’art du « pas de côté », celui qui permet de voir ce qu’on ne voit jamais, celui de l’An 01, qui mène vers la révolution, c’est-à-dire l’ouverture de notre imaginaire. Avec son pas de côté, ce portrait de Brautigan n’en est pas tout à fait un, il est fait de traits, de petits morceaux griffonnés sur une nappe en papier, des débuts d’idées, un commencement de portrait. Et finalement, au bout de ces 38 pages, il apparaît que c’est tout à fait comme cela qu’on imaginait un portrait de Brautigan, quelque chose de pas tout à fait fini, parce qu’indéfinissable, des morceaux de personnalités qui ne s’assemblent pas vraiment et préserve ce qu’il y a de plus important, ses écrits.

Le dessin de Squarzoni, fait de traits qu’on pourrait croire désordonnés, et le texte de Marc Chénetier, fait de petites choses qui pourraient sembler anecdotiques, s’accordent dans cette fausse indifférence. Ils semblent dire que tout cela n’a pas beaucoup d’importance, et pourtant les images restent en tête, celles qui sont dessinées et d’autres encore, sorties de notre imaginaire et de nos fantasmes. « J’imagine que vous êtes plutôt curieux de savoir qui je suis, mais je suis de ceux qui n’ont pas de nom fixe. Donnez-moi le premier nom qui vous passe par la tête », c’est ainsi que commence ce livre, par ces mots empruntés à Sucre de pastèque de Brautigan. Le plus grand mérite de ce portrait est peut-être de nous faire abandonner cette curiosité mal placée et de nous montrer que cela se passe ailleurs.

Sidonie Han

Philippe Squarzoni et Marc Chénetier, Portait en pin, en sucre de pastèque et en pierres de Richard Brautigan. Éditions Les Rêveurs, 38 pages, noir et blanc, 6 euros
Philippe Squarzoni, Garduno en temps de paix et Zapata en temps de guerre. Éditions Les Requins marteaux, 2002 et 2003.

Sidonie Han


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