Les Lettres françaises en Résistance


Cet ouvrage se présente, sobrement, comme le fac-similé de deux journaux essentiels de la Résistance, les Lettres françaises et les Étoiles entre 1942 et 1944, accompagnés d’introductions érudites, signées de François Eychart et de Georges Aillaud, et d’un appareil impressionnant – mais discrètement présenté – de notes. Nous trouvons ici toutes les biographies des auteurs des articles, mais aussi des très nombreuses personnes de tous milieux citées même de façon allusive.

Les Étoiles, qui sont sous la direction d’Aragon, le pendant des Lettres françaises en zone Sud, sont ici reproduites pour la première fois, ce qui est aussi un des mérites de cette édition. Ce livre est frappant en ce qu’il constitue un document exceptionnel sur une expérience historique inédite, nouvelle, pour la France : la Résistance.

Les Lettres françaises et les Étoiles sont d’abord écrites par des intellectuels pour des intellectuels. Ainsi, on trouve des attaques répétées contre tous les écrivains ou les institutions littéraires inféodés à l’occupant nazi (éditeurs, membres de comités de prix littéraires – avec des charges très puissantes contre les membres du Goncourt, par exemple), des attaques répétées contre Drieu La Rochelle, nouveau directeur de la NRF, sur ordre d’Otto Abetz, contre Montherlant, contre Giono, contre Céline, évidemment. De l’autre côté, l’éloge des Éditions de Minuit, clandestines, qui publient, entre autres, les textes de Vercors, le Silence de la mer, la Marche à l’étoile, ou celui des brochures parues à l’enseigne de la Bibliothèque française. Mais, ce qui frappe le plus dans ces textes, quand on les lit aujourd’hui dans cette édition, c’est-à-dire sans être soumis à la contrainte des rythmes de parution ni à celle de la clandestinité, est la façon dont se construit, peu à peu, l’idée de ce que peut être l’invention d’une résistance.

Un premier aspect nous touche : la maladresse de la typographie. Les premiers numéros des Lettres françaises étaient ronéotypés comme ceux des Étoiles. Difficile ici de reproduire des extraits de ces textes. Mais on peut imaginer ce qu’imposaient les contraintes de la clandestinité. Second aspect : un relevé méticuleux, laconique mais implacable, numéro après numéro, des actes de « sabotage » des résistants, présentés comme des faits divers, sous la rubrique « Le front français » : « L’usine d’aviation de l’Oise (…) a été détruite par un incendie. (…) Mercredi 5 août, une grenade est tombée parmi les soldats hitlériens qui faisaient de l’exercice au stade Jean-Bouin. Il y eut 15 morts et 20 blessés » (septembre 1942). Ces actes seront relayés, à partir de 1944 de témoignages du maquis. On peut s’étonner que les témoignages sur les maquis arrivent si tardivement, mais c’est l’une des leçons de ce livre. Nous comprenons, à le lire, qu’il n’y avait guère de communication entre les résistants de la zone Nord et ceux de la zone Sud : « Longtemps on ne sut rien du maquis en zone Sud ; plusieurs mois après sa naissance bien des gens l’ignoraient encore. » (Lettres françaises, mai 1944.)

Nous apprenons, concernant ces actes, qu’il y a eu une criminalisation des résistants : « Le maquis est maintenant présenté comme une immense armée de voleurs, d’assassins. » (Lettres françaises, mai 1944.) Nous trouvons également une chronique de l’oppression «ordinaire ». Ainsi, de très beaux textes d’Édith Thomas sur le changement du paysage parisien : « Rues et maisons de notre ville alourdie de poteaux indiscrets et de pancartes chargées de ces mots allemands qui n’en finissent plus (…). Même lorsqu’aucun Allemand n’est en vue, il est impossible de ne pas sentir le poids de leur présence. Partout la surimpression hitlérienne. Partout la marque de l’oppression. »

Les auteurs des textes sont également incroyablement attentifs à ce qu’ils nomment « déportations », confondant (mais que pouvait-on savoir ?) les réquisitions forcées d’ouvriers (ou même, à partir de 1944, des élèves d’écoles théâtrales) et les transports de juifs vers ce qu’ils écrivent « Ausschwitz ».

Un autre aspect frappant de cet ouvrage concerne la fabrique d’une mémoire de la Résistance. Ainsi, cette constante référence aux soldats de Valmy (rapprochés de ceux de Stalingrad !), aux francs-tireurs de la guerre de 1870, et ce rapprochement entre les fusillés du Mont-Valérien et ceux de la Commune (Lettres françaises, octobre 1942). Dans l’urgence, d’autres figures sont érigées en exemples : les marins qui ont sabordé la flotte française à Toulon, pour qu’elle ne tombe pas entre les mains des Allemands… Sabordage dont les Lettres françaises célèbrent l’anniversaire (novembre 1943, « il y a un an Toulon… »)

Mais la plus grande leçon de ce livre est peut-être ce qu’il nous apprend de l’existence sous la menace. Et qu’il nous donne aussi des moyens pour y résister. Ces moyens reposent sur la recherche d’assises. Ainsi, la fabrique d’icônes. Celle, plus particulièrement de Jacques Decour, germaniste, membre de la revue Commune, exécuté en mai 1942, à l’âge de quarante-deux ans. Les Lettres françaises paraissent avec sous le titre cette mention, « Fondateur : Jacques Decour, fusillé par les Allemands le samedi 30 mai 1942 ».

 

Carine Trévisan

 

Les Lettres françaises et les Étoiles dans la clandestinité, 1942-1944. 
Éditions le Cherche midi, 2008, 280 pages, 24 euros.

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