Numéro spécial Journiac


Numéro spécial Journiac

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En ces temps lointains, il existait une revue, fondée par Jean-François Bory, qui s’appelait l’Humidité, le titre, suivez mon regard, reproduisant au millimètre près, le titre plus connu de l’Humanité. On s’amuse comme on peut, et puisque après tout le surréalisme avait fait baigner, une fois pour toutes, le monde à venir dans ces collages supposés porteurs de poésie, pourquoi pas celui-là ? Mon meilleur ami, Jean Petithory, éditeur, collectionneur, et conservateur du musée Paul-éluard à Saint-Denis, prit un jour en main la fabrication de cette revue, dont Jean-François accepta gentiment que me fut laissé l’initiative, et c’est ainsi que je fus chargé d’élaborer un numéro spécial « Journiac ». Inutile de dire que je n’ai plus, depuis longtemps, dans mes archives, ce numéro… La collection complète de l’Humidité passe parfois en vente chez de grands libraires… mais c’est à des tarifs qui semblent indiquer qu’elle est bien tenue, désormais, pour un objet surréaliste, autant dire sans prix.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Michel Journiac, Cible

Michel Journiac exposait, ou plutôt s’exposait, Mazarine, chez Rudolf Stadler, chez qui on pouvait voir aussi Gina Pane. Rudolf Stadler était un de ces galeristes dont le nom, tant d’années après, reste lié aux aventures les plus risquées de l’art contemporain. Ont eu lieu chez lui d’innombrables « performances » qui marquèrent la scène, à l’époque. On découvrait que l’art avait cessé d’être ce qu’il avait été depuis des millénaires (Lascaux), des « tableaux », pour devenir l’exposition du corps lui-même, et de ce qui pouvait être dit par le corps. Il est évident aujourd’hui que les recherches si nouvelles, si étranges de Michel Journiac et de Gina Pane, ne pouvaient pas être sans relation avec certains événements qui, vingt ans avant, avaient changé la face du monde.

Je ne sais plus comment, je me liais immédiatement à eux. Je devais avoir à peu près leur âge, peut-être étais-je un peu plus âgé. Mais, Gaston Gallimard ayant accueilli chaleureusement mon premier livre, en 1966, et Jean Petithory m’ayant entrouvert ce monde immense, entièrement inconnu de moi, la peinture, il y avait en moi quelque chose d’irrémédiablement neuf, qui m’ouvrit à eux. Ils étaient l’un et l’autre gais, secrets, méditatifs, habités par l’idée (et la force) entièrement nouvelles, de faire de leur corps le moyen et l’objet de leur art. J’eus d’ailleurs à consacrer à Gina Pane, après de longues conversations, et avec l’aide de Patrick Lacoste, psychanalyste, cinq ou six pages du numéro, consacré en partie à Peter Klasen, qui suivrait le numéro spécial consacré à Journiac.

Je n’ai pas revu, depuis bien longtemps, ce numéro, mais c’est comme si je l’avais sous les yeux. Sous la gaieté et l’élégance indéchiffrable de Journiac, se cachait sans doute l’interrogation la plus grave qu’un homme de notre temps pût porter sur sa propre identité. Et cette interrogation touchant à l’être, on ne pouvait s’étonner de l’inclination de Journiac pour le sacré. Le numéro s’ouvrait sur deux ou trois pages montrant les photographies de la Messe que Journiac avait célébrée devant plusieurs dizaines de personnes chez Stadler, messe au terme de laquelle, il avait distribué en guise d’hostie consacrée, le « boudin humain », fait à partir de son propre sang, tiré de son bras à l’instant même, et dont il nous avait d’ailleurs autorisé à publier la recette, aussi simple que précise, ainsi que l’exige toute liturgie. Il n’y a pas de messes sans enfant de choeur, il y en avait un dont le visage attentif crève les yeux, au ras de l’autel, Catherine Millet. Elle se souvient avoir été la première à communier du boudin humain, avant de l’offrir, sur une humble assiette, aux pratiquants, mais j’avoue n’avoir pas eu le courage de l’imiter ? À faux prêtre, faux Dieu et vomi.

Suivait tout un cahier dédié aux diverses apparitions de Journiac en êtres divers, ce à quoi le poussait une imagination confondante, l’être, ou l’objet auquel il revenait le plus souvent à cette époque, est ce qui se trouve en nous, au plus intime, et que pourtant nous ne verrons jamais, que nous mourrons sans l’avoir jamais vu : le squelette. Cette apparition, sous d’innombrables formes, du squelette, semblait nous entraîner, par la main de Journiac, des lisières du sacré à celles du néant.

La quatrième de couverture mettait une sorte de point d’orgue à cette symphonie déraillante. Quatre photographies, chacune quart de page. En haut à gauche, son père, M. Journiac. En haut à droite, sa mère, Mme Journiac. Et, sous chacune de ces photos, deux photos de Journiac, saisissantes : Journiac transmué en son père, Journiac transmué en sa mère… Il était difficile de s’arracher à ces photographies, qui ne cessaient pas de hanter le regardeur.

Qui est qui ? … Et, pourquoi être là ? … Une réponse approchait, à pas de loup.

Pierre Bourgeade


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