Chet Baker : saisons tragiques

Chet Baker : saisons tragiques

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Mai 68 a été commémoré, Chet Baker aussi, ce jazzman étrange et souvent sublime dont le 20e anniversaire de la mort (le 13 mai 1988) donna l’occasion à France Musique de lui consacrer une nuit et à TSF, la radio du jazz, une semaine d’hommages. C’est aussi le moment où, précédée en mars du long poème à la dramaturgie douloureuse de Zéno Bianu, Chet Baker – Déploration (1), paraît une dense biographie du musicien écrite par James Gavin, la Longue Nuit de Chet Baker (2).

Trompettiste déjà légendaire de son vivant qui eut droit à un film de Bruce Weber (Let’s Get Lost, diffusé après sa mort), Chet Baker est un personnage multiforme qui n’a cessé d’intriguer, de fasciner, d’inspirer. Certes, il a été (trop) facile de lui accoler la panoplie convenue de l’artiste maudit. Si Miles Davis fut « le prince des ténèbres », Chet Baker fut un ange déchu, un albatros baudelairien, un Roger Gilbert-Lecomte encombré par la vie et cherchant désespérément, ailleurs, une issue à l’existence. Il la trouva dans la musique, rien qu’elle, qui exigea de lui qu’il payât pour elle le prix fort, et ce fut la plongée dans la drogue, son autre héroïne.

Les Letters Françaises, revue littéraire et culturelle

Chet Baker, in Let's get lost, de Bruce Weber.

Né le 23 décembre 1929, en Oklahoma, de Chesney et Vera Baker, un père musicien d’occasion, alcoolique instable et violent mais féru de jazz et de musique populaire – il était l’ami du tromboniste Jack Teagarden, compagnon de Louis Armstrong -, et une mère possessive, exclusive et infantilisante, il passe son enfance dans cet État rural. Puis la famille migre en Californie. À douze ans, Chet se retrouve à Inglewood, dans la banlieue de Los Angeles. C’est un collégien peu conforme, attiré par l’art de vivre californien et par la musique, mais qui ne produit pas beaucoup d’efforts pour apprendre cette dernière. Très tôt, cependant, il montre ses dons : il est instinctif, intuitif et capable de jouer d’oreille les brillants soli qu’il entend à la radio, dont ceux de Harry James. Il découvre aussi la marijuana, dont il devient consommateur assidu… Dans sa dix-septième année, le carcan familial lui pesant, la guerre bien entendu terminée, il s’engage dans l’armée. Il se retrouve à Berlin, y joue en fonction de ses affectations dans divers orchestres militaires où il parfait sa technique. De retour aux États-Unis, son choix est clair : il sera musicien de jazz. Il le décide en une période où l’idiome afro-américain est le lieu d’une révolution musicale initiée par deux figures phares, Charlie Parker et Dizzy Gillespie, sous le nom de be-bop. Chet pressent que se déroule là une aventure capitale. Mais il vit sur la côte Ouest alors que la scène bop se tient sur la côte Est. Il attendra patiemment la venue de Charlie Parker en Californie avec qui il se produira à plusieurs reprises en 1952 et 1953. Ces prestations seront évidemment décisives.

Pour l’heure, toutefois, il ne quitte pas la Californie. D’autant qu’un saxophoniste baryton,

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Let's get lost, film de Bruce Weber

le compositeur et arrangeur Gerry Mulligan, qui a participé aux fameuses cessions « Birth of the cool » dirigées par Miles Davis, vient de débarquer à Los Angeles. Chet, qui connaît ces sessions, se vit lui-même comme « cool » : il va combiner cette esthétique avec celle du bop. Mulligan l’intègre alors (1952) dans son quartet d’avant-garde, sans piano, qui en quelques mois va acquérir la célébrité, et Chet avec, éclipsant Mulligan. Très beau, au profil androgyne, Chet devient, de ce fait, figure de catalogue et est propulsé dans une gloire éphémère et factice aux innombrables et décevants succès féminins (il se mariera trois fois, fera quatre enfants). Il sera le James Dean du jazz. Ce dont les musiciens noirs vont se moquer, amenant Chet à lutter toute sa vie pour la reconnaissance de sa singularité blanche. C’est aussi le moment où il rencontre l’héroïne, dont il devient dépendant en quelques semaines. Désormais elle formera avec la musique un couple indissociable et transformera Chet en un junkie typique, presque caricatural, toujours en manque. Encore que son lien avec la substance soit complexe et demanderait bien des développements. Comme le lui a enseigné Charlie Parker, l’héroïne a vertu expérimentale. Son usage codé (codifié) mène à des états insoupçonnés propres à libérer une musique intérieure insoupçonnable. Chet sera donc junkie – il appartient à la « génération de l’héro », celle de ces jazzmen qui fut décimée entre 1940 et 1960 – mais sa déchéance progressive sera illuminée. C’est tout le propos de James Gavin. À partir de 1955, la vie de Chet s’avérera tumultueuse et exploitée avec une complaisance éhontée par les médias. Il est promu archétype du jazzman sulfureux, à l’aura méphitique et magnétique. Trompettiste et chanteur au charme inégalé, malgré et à cause de ses turpitudes, il enregistrera de trop nombreux albums peut-être, plus de cent cinquante sinon deux cents. Il naviguera désormais entre l’Amérique qu’il n’aimait pas et qui ne l’aimait pas et l’Europe, l’Italie, Rome en particulier qu’il adorait, pour terminer sa vie à Amsterdam, défenestré, sur un trottoir, devant le modeste hôtel Prins Hendrik, dans des circonstances troubles où l’on hésite entre suicide et accident, à l’âge de cinquante-huit ans.

Reste de lui une oeuvre considérable, lieu de moments magiques où se partagent soli de trompettes – il a accompli le périple que Miles Davis, qui n’épargna pas son prétendu rival, a déserté à partir de 1970 – et fragments chantés avec sa voix inimitable, parcourus du frisson d’une nostalgie implacable et de la mort. Chet est poignant dans sa détresse, son autodestruction programmée – ne disait-il pas de sa vie : « Personne n’arrive à se mettre d’accord. C’est juste un énorme bordel » ? – et son aspiration à la lumière sans cesse dérobée. La trajectoire de Chet pose à sa manière l’énigme de l’art : quel dessein poursuit l’âme enchantée à se loger en des êtres si précaires, dans l’invivable, pour y vibrer souverainement ? On comprend alors, à l’énoncé de la question, pourquoi des journalistes érudits tels James Gavin ou des poètes comme Zéno Bianu – également spécialiste du Grand Jeu – aient eu envie de défricher cette saison en enfer permanente et chercher réponse.

Yves Buin

(1) Éditions Castor Astral, 2008.
 
(2) Traduction de Franck Médioni
et Alexandra Tubiana. Éditions Denoël,
Joëlle Losfeld (2008), 473 pages.
 
À noter qu’en 1997 fut publiée une esquisse autobiographique signée de Chet Baker, reprise en « 10/18 » (2001) sous le titre Si j’avais des ailes.
À signaler la participation de Franck Médioni, sous la forme d’entretiens avec la contrebassiste Joëlle Léandre dans À voix basse (Éditions M. F., collection « Paroles ») ainsi qu’avec Martial Solal dans Ma vie sur un tabouret – Autobiographie (Éditions Actes Sud).

 

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