Alexandre Dumas, père adoté


Ce roman historique, à penchant fantastique, « histoire de sexe, de cruauté et de pardon », se donne pour les mémoires de Valentin Rochefort, spadassin et espion du duc de Sully.

« Rochefort, dites-vous, mais n’est-ce pas le nom de l’âme damnée de Richelieu dans les Trois Mousquetaires, roman qui, si je m’en souviens, emprunte quelques-uns de ses épisodes aux Mémoires de M.L.C.D.R. [le comte de Rochefort], contenant ce qui s’est passé de plus particulier sous le ministère du cardinal de Richelieu et du cardinal Mazarin, avec plusieurs particularités remarquables du règne de Louis le Grand de Sandras de Courtilz, cet incontinent polygraphe auteur des Mémoires de d’Artagnan ? Mais ce ne pourrait être, si l’on s’en tient aux dates, que le père de l’autre. »

C’est à partir de ces mémoires lacunaires – un descendant de Rochefort, horrifié, aurait jeté au feu le manuscrit – qu’Auguste Maquet aurait écrit son roman Noblesse d’épée, ou les Fils de l’épée et du danger, porté et reporté à l’écran. Tout calciné qu’il fût, l’imagerie moderne aurait permis d’en restituer l’intégralité.

Ce serait peine perdue que de rechercher ce titre dans l’abondante bibliographie de Maquet ; il n’y existe pas, alors qu’on y peut relever l’Envers et l’Endroit, qui siérait davantage à ce qu’on va lire.

L’action commence par l’assassinat du bon roi Henri, dont le narrateur est, à son coeur défendant, l’instrument. C’est le violent prélude d’une course haletante à l’issue de laquelle Rochefort et son antagoniste, Dariolet ou Dariole…

Dariole ! N’est-ce pas la femme de chambre de Charlotte de Sauves, dans la Reine Margot ?

S’embarquent pour l’Angleterre…

Tels d’Artagnan et les trois mousquetaires partis à la reconquête des ferrets de la reine. On l’aura compris , l’auteur, Mary Gentle, répudie son père naturel, Walter Scott pour adopter un père putatif, notre Alexandre Dumas, dont, en fille pieuse, elle semble prendre à coeur de compléter le Drame de la France : l’assassinat d’Henri IV devait être compris dans le polyptyque Renaissance (la Reine Margot, la Dame de Monsoreau, les Quarante-Cinq), hélas ! laissé inachevé.

Comme lui, elle connaît le secret des tonitruantes entrées en matière, in medias res, dans le vif du sujet, voire dans sa chair vive, puisque le petit couteau de Ravaillac y pénètre dans le flanc d’Henri IV tandis que l’incontrôlable vit du bretteur se croit à Sodome, prenant (par-derrière) Dariole/ Dariolet (fille ou garçon ?) pour un ange du Seigneur.

Avant de s’embarquer, les deux héros exécutent une hécatombe de leurs poursuivants, sur une plage normande, où ils croisent un samouraï naufragé, rencontre fortuite aussi belle que celle, sur une table d’opération, d’une machine à coudre et d’un parapluie. Désormais ils sont trois à affronter les chausse-trappes que leur réserve la perfide Albion.

Comme les mousquetaires, qui étaient quatre, en fait.

Cependant, le splendide vol inaugural de la lecture s’alentit jusqu’à l’alanguissement, peu à peu plombé, dirait-on, alors que chez Dumas, ce gros géant à l’écriture de papillon, tout s’accélère ; le lecteur, qui ne cesse pourtant d’estimer, en recherche la cause : il en accuse le recours obsessionnel au boueux, au sanguinolent, au sudoral, à l’excrémentiel ; il en charge la curieuse, et quelque peu statique, relation sado-masochiste de Rochefort et de son/sa Ganymède, et, plus largement, celle qu’entretient l’auteure vis-à-vis de son héros, condamné à ne jouir que dans l’humiliation (la bandaison intempestive et douloureuse constitue l’un des ressorts comiques du livre) ; il l’impute à trop d’implicite, en particulier, dans les dialogues, ce qui contraint qui veut tout saisir à la suspension ou au retour en arrière.

Enfin, il croit pouvoir pointer du doigt l’origine de ce ralenti : ce serait le choix initial du genre des pseudo-mémoires, privilégiant le subjectif, c’est-à-dire la restriction du point de vue et usant et mésusant du monologue intérieur, qui s’oppose à la vive progression du récit. Le roman d’aventure(s) se doit de caracoler, brûlant les étapes.

Les Trois Mousquetaires sont, eux aussi, présentés comme « mémoire », celui de M. le comte de La Fère, etc. », mais Dumas, pas si fou, n’a garde de s’embarquer dans un récit à la première personne.

La quatrième de couverture ne craint pas d’avancer que Mary Gentle confirmant son immense talent, « se hisse à la hauteur d’Umberto Eco et d’Arturo Pérez-Reverte ». Ce « hisse » a quelque chose qui sent l’effort et la sueur, alors que ce qui caractérise la gentille mais perverse Mary, c’est son étourdissante facilité d’invention. Pour le reste, la comparaison ne me paraît pas exagérément outrée, mais je doute qu’Eco partagerait mon avis.

Claude Schopp

L’Énigme du cadran solaire de Mary Gentle
 Denoël, « Lunes d’encre »
1-2, 647 pages, 28 euros ; 2-2, 380 pages, 23 euros.

 

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