Les glorieuses philosophiques françaises


Les glorieuses philosophiques françaises

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Alain Badiou a décidé de rassembler dans ce petit ouvrage les textes qu’il a écrits à l’occasion de la mort de philosophes qui ont compté pour lui. On sait qu’Alain Badiou, l’un des derniers grands philosophes qui nous restent des quarante glorieuses philosophiques françaises (1950- 1990), est le seul, à notre connaissance, qui se revendique platonicien. L’antiplatonisme semblant la condition même de possibilité de la philosophie pour tous les autres. Mais alors qu’en est-il de l’injonction faite par Platon-Socrate dans le Ménexène de ne pas écrire sur les morts, de ne jamais s’abandonner à la rhétorique des écrits qui font l’éloge des morts ?

« En vérité, Ménexène, il semble qu’il y a beaucoup d’avantages à mourir à la guerre. On obtient en effet une belle et grandiose sépulture, si pauvre qu’on soit le jour de sa mort. En outre, on est loué, si peu de mérite que l’on ait, par de savants personnages, qui ne louent pas à l’aventure, mais qui ont préparé de longue main leurs discours. Ils ont une si belle manière de louer, en attribuant à chacun les qualités qu’il a et les qualités qu’il n’a pas, et en émaillant leur langage des mots des plus beaux, qu’ils ensorcellent nos âmes. »

Mais Alain Badiou ne loue pas les mérites des philosophes morts les armes à la main, il les invite, morts, à poursuivre le combat à ses côtés, du moins les philosophes qui ont un jour cru à « l’hypothèse communiste », fussent-ils morts incroyants, et il enrôle ceux qui ne furent pas particulièrement belliqueux mais qui ont tous en commun d’avoir été de vrais philosophes, ce qui implique, même rétrospectivement, un combat contre nos actuels philosophes de la sieste morale et du Kamasoutra.

« Le contemporain capital », Sartre, est là, Althusser aussi, le maître qui reprochait à son disciple son goût extrême pour « le nombre » qu’il qualifiait de « pythagorisme », défaut que le disciple s’empressa d’accentuer. Et l’autre maître, aimé pour cette version de la psychanalyse « où ce qui est en jeu ce n’est pas le bienêtre mais la vérité », Jacques Lacan, qui tenait pourtant que « la politique ne touchait pas au réel » et que « le social est toujours une plaie ». Cette exclusion de la politique, loin de constituer un grief envers l’oeuvre du psychanalyste ouvre la voie à une tâche exaltante, celle d’opérer une synthèse entre le lacanisme et le marxisme-léninisme-stalinisme-maoïsme.

C’est, on le sait, le programme que se promettent d’accomplir avec un enthousiasme qu’aucune catastrophe survenue, aucun crime commis, aucune défaite subie ne saurait modérer, Alain Badiou et son ami Slavoj Zizek. Un portrait impressionniste émouvant de Jean Hyppolite, le très dévoué professeur, tabagiste invétéré, qui n’apparaissait jamais sans son petit nuage de fumée, et, affligé d’un léger défaut de prononciation, demandait aux candidats : « Mais, en définitive quelle est la différence entre une ssoze et un obzet », question à coup sûr moins intimidante prononcée de la sorte. Une explication difficile se poursuit avec Lyotard par-delà la mort, une amitié se noue avec Derrida, qui n’avait guère su commencer, ante mortem, un bel hommage à Philippe Lacoue-Labarthe, dont l’écriture obéissait au mêdén gan (rien de trop) des Grecs tandis que celle d’Alain Badiou est aussi exubérante qu’une émeute. L’impossible wagnérisme qui a consumé Lacoue-Labarthe ne détruira pas Alain Badiou, qui se dit crânement wagnérien, la grandiloquence de l’oeuvre d’art totale n’a nullement la prétention de matérialiser le mythe de notre temps, Wagner est l’annonce tonitruante des futurs possibles.

Ils sont quatorze. « Si dans vos pronostics pour l’avenir vous tombez sur le chiffre 14, soyez prudents. Le 14 prévient la personne du danger des catastrophes naturelles (la mort accidentelle due au vent, au feu, à l’eau, à l’air). En même temps, ce chiffre est très bénéfique pour le commerce et les affaires, et toute sorte de contrats. » (Un numérologue, sur le site Magie blanche). Gageons que la basse tentation de la célébrité facile ne gagnera jamais Alain Badiou, et que, par période de gros temps, il aura toujours les cinq vertus platoniciennes que nous ne saurions lui dénier, le courage, la tempérance, la justice, la sagesse et la piété, ce qui donnera définitivement tort au sophiste Protagoras qui affirmait que le savoir et le courage étaient dissociables. N’allons tout de même pas jusqu’à lui souhaiter le martyre, comme ces vieilles mendiantes marocaines pour vous remercier de l’aumône donnée, pour que nous n’ayons pas un jour à écrire, nous les petits platoniciens, qui n’osons désobéir, son oraison funèbre.

Jean-François Poirier

Les Oraisons peu funèbres d’Alain Badiou
Petit panthéon portatif, la Fabrique, 96 p.
 

Avril 2008 – N° 47



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