N°124 – Les Lettres Françaises du 12 mars 2015


Les Lettres Françaises, revue culturelle et littéraire
N°124 – Les Lettres Françaises du 12 mars 2015

Au sommaire de ce numéro du mois de mars, retrouvez la Bibliothèque chinoise (XVIII) de Jean Ristat; Gabriel Matzneff par Franck Delorieux; Bernard Malamud par Sébastien Banse; Françoise Dastur par René de Ceccatty; Byron par Jean-François Nivet; Christa Wolf par François Eychart; Nguyen Ngoc Tu par Jean-Pierre Han; Gisèle Sapiro par Amina Damerdji; la correspondance Victor Hugo – Alexandre Dumas par Christophe Mercier… Pour télécharger le numéro, cliquez sur le lien suivant : Les Lettres Françaises N°124


Écarter le voile

Mehran Tamadon est iranien. Il est par ailleurs athée, ce qui de fait de lui l’équivalent d’un extra-terrestre dans un pays où la sphère étatique est officiellement régulée par des préceptes religieux. Le régime est aussi fortement marqué par les conditions historiques de son avènement.

SAffiche du film Iranien es premières années ont en effet vu se succéder une révolution contre un tyran inféodé aux puissances occidentales et une guerre totale de huit ans contre son voisin, avec pour enjeu l’hégémonie sur les esprits et les ressources de la région. Le corps des Gardiens de la révolution islamique, bras armé et cheville ouvrière de ces premières années fortement militarisées, hérite ainsi d’un rôle primordial dans la société iranienne d’aujourd’hui. C’est d’ailleurs un véritable culte que l’on voue à son « élite », les Bassidji – littéralement, les « mobilisés » en persan – qui furent initialement de jeunes volontaires poussés au martyr avant de constituer le cœur de l’appareil policier et d’être ainsi intéressés à la stabilité du régime. Mehran Tamadon avait déjà proposé, il y a cinq ans, un documentaire à leur sujet en cherchant à établir un dialogue pour comprendre leurs motivations. Avec le durcissement consécutif aux élections de 2009, ce dialogue est devenu impossible. Aussi, le réalisateur s’est tourné vers une autre composante majeure de l’état iranien, les mollahs. Durant plus de trois ans, il tente de convaincre certains d’entre eux de participer à une expérience dont il veut faire le matériau d’un nouveau film. Cette expérience consiste à cohabiter pendant 48 heures dans la même maison et à tenter pendant cet intermède de définir des règles du vivre ensemble. Dans l’esprit de Mehran Tamadon, il y aurait là des bases qui pourraient être étendues à une société iranienne pacifiée où religieux et athées auraient chacun leur place.
Depuis que le documentaire est diffusé dans les festivals, il a été souvent reproché au réalisateur de laisser complaisamment la parole à ses ennemis et de ne pas avoir su contrer leur discours efficacement, au point de paraître souvent vaciller devant leurs arguments. Mais c’est un mauvais procès que de bonnes consciences intentent là à celui qui n’a pas refusé de se confronter à ses propres impensés. Ce qui est frappant dans les joutes menées ne se situe pas en effet dans les oppositions qui alimentent les échanges, mais bien plutôt dans les évidences que partagent les protagonistes. Celles-ci sont d’ailleurs les conditions de possibilités même du dispositif proposé par le cinéaste et accepté par les mollahs. Dans l’esprit des participants, quel que soit leur point de vue sur les sujets abordés, il est ainsi parfaitement légitime de s’accorder sur des principes de base : dichotomie entre sphère publique et sphère privée, naturalisation d’une sexualité masculine prédatrice et définition de la liberté comme intériorisation de l’impératif kantien d’auto-limitation. On a là tous les grands thèmes du sujet moderne, celui qui s’est imposé dialectiquement avec le mode de production capitaliste. La globalisation de ce processus n’épargne manifestement pas ceux qui prétendent se poser en contradicteur, aussi bien du coté des progressistes que des réactionnaires. Le trouble dans lequel est plongé le réalisateur (qui est aussi acteur et même personnage principal) est donc aussi celui des spectateurs. Une réception conséquente consisterait donc non pas à rabattre ce trouble sur les défaillances du personnage principal, mais bien à reprendre le fil de la pensée critique qui met en lumière le caractère historiquement et socialement situé des fausses évidences. Celles-ci étant à la fois le produit et le présupposé des fétichismes contemporains, nous aurions là de meilleures bases pour les dépasser.

Eric Arrivé

Iranien, documentaire de Mehran Tamadon, 105 min, 2014.

Expliquer la postérité de Jaurès


Alors que se termine l’année du centenaire de Jean Jaurès, une anthologie des écrits du dirigeant socialiste permet de fixer un regard plus assuré sur la pensée et l’œuvre de ce dernier.

Jean Jaurès Lettres FrançaisesC’est une lapalissade que d’écrire que Jean Jaurès fait l’objet d’appropriations diverses et contradictoires. À ce jour, on trouve des références appuyés à Jean Jaurès dans tout le champ politique français, même si c’est évidemment à cause qu’elles se font les plus intenses et les plus rigoureuses. Il y a tout lieu de s’intéresser à cet état de fait, qui dissimule une sorte de paradoxe : alors que Jean Jaurès est manifestement un « vaincu » de l’histoire, à l’instar d’autres figures du mouvement ouvrier, par ailleurs très différentes, tels Rosa Luxemburg ou Ernesto Che Guevera, sa figure reste très fortement présente dans le patrimoine de la gauche. Car « vaincu », il le fut incontestablement, malgré la réussite formelle que fut l’unification socialiste de 1905, à laquelle il travailla avec tant d’acharnement. Les grands objectifs de Jaurès, avant sa mort, étaient la lutte contre la guerre se profilant et l’avancée vers un socialisme, certes mâtiné de républicanisme, mais néanmoins clairement collectiviste et ouvrier. Le déclenchement de la Première guerre mondiale, le ralliement des socialistes à l’Union sacrée et la scission ultérieure entre une aile communiste et révolutionnaire et une aile socialiste et réformiste auraient assurément désolé Jaurès qui y auraient décelé une forme d’échec pour le mouvement ouvrier.

Certaines limites

La postérité de Jaurès tient peut-être au contenu de sa pensée même et l’anthologie des textes de Jaurès que présente Jean-Numa Ducange permet d’en avoir un aperçu très exhaustif. Au delà des formules rabâchées que Jaurès que l’on connaît trop (telle « le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l’orage »), on peut se plonger dans une pensée aussi souple que foisonnante. Certes, Jaurès n’est ni Lénine, ni Rosa Luxemburg, ni Gramsci et ce n’est pas un théoricien de grande envergure. Lorsqu’il s’essaie à théoriser à certain niveau d’abstraction, comme lorsqu’il cherche à fonder sur certains sens dits « esthétiques » et « désintéressés » comme l’ouïe ou la vue, les prémices du socialisme au cœur même de l’expérience anthropologique de l’homme, il se montre peu convaincant. De même, quand il prétend concilier les conceptions idéaliste et matérialiste de l’histoire, comme ce qu’il propose, face au marxisme « orthodoxe » Paul Lafargue, dans « Idéalisme et matérialisme dans la conception de l’histoire ».

Jean-Numa Ducange fait remarquer explicitement d’ailleurs sa faiblesse dans le domaine de l’économie où il ne produira rien d’égal à un Lénine ou à une Rosa Luxemburg, même si l’on sait que Jaurès avait lu de près l’important ouvrage de Rudolf Hilferding, Le capital financier (1910). Quant à la pensée sociologique de Jaurès, elle semble étrangère à la perspective de Durkheim, qui produit alors ses œuvres les plus importantes. Il n’y a sans doute rien de plus antinomique que la sécheresse analytique de l’écriture d’Émile Durkheim par rapport à l’emphase lyrique de la langue de Jean Jaurès.

Du camp républicain au parti ouvrier

Livre anthologie JaurèsPourtant il y a un vrai souci intellectuel qui guide la pensée de Jaurès, le dirigeant socialiste revenant sur ses idées pour les approfondir, les enrichir ou simplement les abandonner. L’apport du la pensée de Karl Marx explique sans doute ces transformations, puisque Jaurès l’a analysée de près et a modifié certaines de ses conclusions en conséquence. S’il écrit en 1890 que le socialisme est l’héritier naturel de la Révolution française dont il est le simple prolongement logique, sa pensée se fait plus nuancée au fur et à mesure. Ainsi lorsqu’il rédige l’introduction de l’ouvrage collectif, Histoire socialiste de la France contemporaine, il avance plus prudemment que « La Révolution française a préparé indirectement l’avènement du prolétariat. Elle a réalisé les deux conditions essentielles du socialisme : la démocratie et le capitalisme. Mais elle a été en son fond l’avènement politique de la classe bourgeoise » (p. 173). Si Jaurès n’a jamais renié son solidarité avec les différents combats de la gauche et du centre républicains, comme il l’a démontré lors de l’affaire Dreyfus ou lors de la loi de séparation de l’Église et de l’État (1905), il en est venu de plus en plus à valoriser la spécificité socialiste et ouvrière de son engagement.

Ceci explique la volonté de Jaurès de participer à la création une vision du monde socialiste, vision dans laquelle l’histoire et notamment de la Révolution française joue un rôle clé. La classe ouvrière française est ainsi réinscrite dans la longue histoire des processus d’émancipation dont elle se montre l’héritière. La fameuse Histoire socialiste de la Révolution française qu’il a dirigée et en partie rédigée est un témoignage exemplaire de cette orientation qui exclut de faire de la classe ouvrière une simple classe « corporatiste », consacrée à la simple défense de ses intérêts de classe. Avec Jaurès, le mouvement ouvrier a connu un dirigeant dont la sincérité indéniable s’est appuyée sur une vision générale de l’histoire et du rôle du prolétariat capable de faire de ce dernier une authentique classe hégémonique. C’est, en autre, un des aspects décisifs du legs jaurésien.

 

Baptiste Eychart

 

Jean Jaurès, « Le courage c’est de chercher la vérité et de la dire ». Anthologie d’un inconnu célèbre, textes choisis, présentés et annotés par Jean-Numa Ducange, La lettre et la plume, 238 pages, 6,10 €.


Un nouveau regard sur la Commune de Shanghai


Réhabiliter la Révolution culturelle ? Un nouveau regard sur la Commune de Shanghai

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Livre la comune de Shangaï les lettres françaisesLa Révolution culturelle chinoise (1966-1969) n’a plus bonne presse. Alors qu’elle avait été une source de fascination en Europe dans certains milieux enthousiasmé par cette intense mobilisation populaire, la mort de Mao en 1976, l’arrestation de la « Bande des quatre » et le tournant entamé par la Chine de Deng Xiaoping ont marqué un tournant, que ce soit en Chine ou en Occident. Rejetée en Chine où un certain nombre de ses promoteurs ont été arrêtés alors que de nombreux documents ont été sciemment détruits, la Révolution culturelle est aussi condamnée en Europe, souvent par ceux qui en avaient été les plus ardents défenseurs lors de l’épanouissement du « maoïsme occidental ». En simplifiant les interprétations en vigueur on peut dire que la Révolution culturelle chinoise est envisagée selon deux points de vue. Soit comme une lutte entre factions rivales au sein du parti communiste chinois, lutte au sein de laquelle Mao aurait utilisé les masses, notamment de jeunes étudiants, pour reprendre le pouvoir à Liu Shaoqi et à Deng Xiaping. C’est l’interprétation déjà formulée du vivant de Mao par Simon Leys dans Les habits neufs du président Mao. Une autre perspective de lecture existe toutefois : elle insiste sur la sincérité du déclenchement de la « Grande Révolution culturelle prolétarienne » par Mao, à partir de la parution du la « Circulaire du 16 mai » en 1966, mais c’est aussitôt en déplorer la logique extrémiste et son utopisme dangereux. Dans les deux cas de figure, les années de la Révolution culturelle chinoise sont implicitement ou explicitement condamnées et son bilan est décrit très négativement.

 

Un regard maoïste et chinois sur la Révolution culturelle

Le livre du chercheur chinois Hongsheng Jiang, La Commune de Shanghai et la Commune de Paris fait entendre un autre son de cloche. Car en étudiant en profondeur la Commune de Shanghai, créée dans le contexte de la Révolution culturelle par des groupes de gardes rouges étudiants et de jeunes ouvriers, c’est à une vraie relecture de cette dernière qu’il procède. Une relecture de parti pris, extrêmement favorable à Mao et aux organisations maoïstes, et donc parfois très partiale, mais une lecture stimulante. Son propos est d’autant plus intéressant qu’il est celui d’un intellectuel communiste chinois, inscrit dans la réalité de son pays, au cœur des débats, plus ou moins feutrés, qui le traversent. Ce propos tranche avec la condamnation officielle et une certaine forme de chape de plomb qui touche les événements, une chape de plomb dont l’auteur donne des exemples lorsqu’il explique qu’on l’a empêché de rencontrer certains acteurs historiques, voire de prendre des photos des lieux clés. Hongsheng Jiang a dû donc se contenter des documents écrits et des souvenirs publiés plus ou moins officiellement pour effectuer son étude ; il constate d’ailleurs qu’une importante documentation est disponible sur internet, ce média jouant un rôle non négligeable pour déjouer la censure officielle.

Les raisons de cette censure tombent sous le sens pour Hongsheng Jiang : la « conspiration du silence » organisée pour dissimuler le contenu de la Commune de Shanghai et de la Révolution culturelle s’explique par la revanche des vaincus. Ce sont les dirigeants visés par la Révolution culturelle qui ont finalement repris le pouvoir en 1976, après la mort de Mao, dirigeants qui ont marginalisé la tendance maoïste au sein du parti et les partisans de la Révolution culturelle pour mieux réintroduire le capitalisme en Chine. Or, contrairement à la version officielle ayant cours en Chine, Hongsheng Jiang envisage la Révolution culturelle, et notamment la Commune de Shanghai, comme un moment extrêmement positif, s’inscrivant dans la continuité de la Révolution d’Octobre ou de la Commune de Paris.

 

Pourquoi la référence à la Commune de Paris ?

C’est un des points forts de cet ouvrage que de montrer que la mémoire de Commune de Paris était bien présente au sein du mouvement communiste chinois. Objet déjà d’une conférence de Mao en 1926, la Commune de Paris fut aussi une référence lors de la création des communes de Shanghai et de Canton en 1927, avant qu’elles ne fussent détruites par le Guomindang. Or, la référence à la Commune réapparut en 1966 et tout particulièrement lors de la « tempête de janvier », en 1967 à Shanghai mais aussi dans d’autres villes chinoises bouleversées par la Révolution culturelle impulsée par Mao.

On ne saisit tout d’abord pas trop pourquoi les Gardes rouges de Shanghai ont tenu à désigner comme la « Commune de Shanghai » les institutions qu’ils ont mis en place en remplacement du vieux Comité du parti de Shanghai. La Chine de 1967, officiellement socialiste et dirigée par un parti communiste, semblait très loin de la France de 1871, dirigée par un gouvernement bourgeois aux prédispositions monarchistes. Si, la Commune de Paris affichait une dimension populaire, républicaine et patriotique, tout comme un pluralisme œcuménique associant blanquistes, proudhoniens et républicains avancés, les organisations d’extrême gauche se caractérisaient alors par une grande intolérance. Cette intolérance déboucha fréquemment sur la violence physique, ainsi que par une énorme tendance à l’éclatement et au sectarisme. Hongsheng Jiang narre d’ailleurs en détail les conflits vite apparus entre les 38 organisations plus ou moins aux origines de la Commune de Shanghai, même s’il nuance son propos en faisant remarquer que le degré de violence y fut inférieur à celui du Sichuan par exemple. Son récit des confessions imposées aux dirigeants « révisionnistes » ainsi que des brimades et des humiliations infligées, même s’il euphémise manifestement les faits, suggère des pratiques très différentes de la démarche éclairée des Communards.

 

Une révolution contre le parti ?

Pourtant la référence à la Commune de Paris ne semble pas tant illégitime que cela dans la bouche des révolutionnaires de Shanghai. L’idée de l’abolition de la bureaucratie, de la révocabilité des dirigeants, de la fin de l’armée permanente, d’une rémunération modeste pour les cadres… tous ces principes issus de la Commune de Paris furent mis en avant à Shanghai pour transformer l’État post-révolutionnaire chinois et furent, d’une certaine manière, appliquée. Une milice ouvrière fut mise en place, milice manifestement dotée de moyens et d’une certaine autonomie. La surveillance policière fut réduite au profit de comités de quartiers jouant avant tout un rôle de médiation. Quant à la composition de la direction de la commune, si elle intégrait des membres de l’armée et des cadres du parti, elles comptaient pour moitié des représentants des organisations de masse, réalisant ainsi le vœu de « triple alliance » de Mao. Cette réduction importante du rôle du parti qu’on put constater dans les premiers temps de la Révolution culturelle atteignit sa forme la plus prononcée à Shanghai, où seuls quelques cadres, tels Zhang Chunqiao, maintenaient une présence du parti communiste et un contact avec la direction maoïste à Pékin. Malgré ce constat, Hongsheng Jiang montre que, a contrario de l’interprétation proposée par Alain Badiou, la Commune de Shanghai ne poussa jamais à son extrême l’idée d’une révolution culturelle contre le parti et que, globalement, une place était admise pour ce dernier.

La Commune de Shanghai fut un mouvement éphémère : après une vingtaine de jours d’existence, son nom fut transformé en celui de « Comité révolutionnaire », sous l’impulsion de Mao qui voyait manifestement dans la prolifération des « communes » un risque de décentralisation excessive et une mise en cause de l’unité du pays. Même si Hongsheng Jiang insiste sur la continuité des pratiques et des positions entre ces deux structures, entre la « commune » et le « comité », on perçoit toutefois que l’autonomie du comité révolutionnaire alla en s’affaiblissant et qu’une « normalisation » eut lieu. Il est significatif que le tumultueux Quartier général des ouvriers ait été transformé en une plus modeste « Union des syndicats de Shanghai ». La chose semble rétrospectivement inévitable tant la fragilité de la Commune de Shanghai fut indéniable : le mouvement qui la porta au pouvoir ne fut jamais majoritaire. Composé principalement d’étudiants en colère et de jeunes ouvriers révoltés, le mouvement se heurta à la méfiance et à l’hostilité des ouvriers dits « conservateurs », légitimement effrayés par les actes et les discours des organisations gauchistes. Cela explique que, de peur d’un résultat négatif, on n’appliqua jamais une des mesures phares de la Commune de Paris : les élections générales et immédiates. Hongsheng Jiang soutient ce choix en insistant sur l’immaturité des masses et le risque d’un glissement droitier de la ville, voire du pays. S’il a le mérite d’afficher clairement sa position, il semble relativement aveugle aux conséquences d’une telle décision. Par ailleurs, les réalisations à Shanghai, sur le plan du bouleversement des formes traditionnelles de production, furent plutôt modestes, même si la ville conserva un rôle de premier plan dans l’industrie chinoise.

À l’image de la Révolution culturelle dont elle fut clairement un des moments forts, la Commune de Shanghai fut une séquence historique difficile à cerner de manière exhaustive. Elle ne fut manifestement pas une simple « farce » ou un « carnaval tragique ». Mais elle nous rappellera toutefois une chose : l’objectif de la conquête de l’hégémonie politique, idéologique et culturelle doit rester au cœur de la pratique des mouvements révolutionnaires.

Baptiste Eychart

 

Hongsheng Jiang, La Commune de Shanghai et la Commune de Paris, préface d’Alain Badiou, La Fabrique, 338 pages, 15 €.


Correspondance d’Orwell


 

On ne s’apprête pas à lire les lettres d’un auteur que l’on aime sans un peu d’appréhension. C’est ce qui se rapproche le plus d’une rencontre, et l’on craint d’être déçu. Ici, les familiers d’Orwell ne risquent rien à se plonger dans cette correspondance qui livre le portrait d’un homme pudique, constant dans ses amitiés comme dans ses idées. Ni le travail ni la maladie ne le détournent de ses devoirs épistolaires, et l’écrivain anglais montre dans ce genre les mêmes qualités que dans les autres.

La correspondance commence au début des années 1930. C’est le moment où Eric Blair commence sa carrière littéraire sous le pseudonyme qui lui assure jusqu’aujourd’hui une formidable renommée associée à sa dernière œuvre, 1984, achevée peu de temps avant sa mort, en 1950. C’est aussi le moment où, de son propre aveu, Orwell commence à s’intéresser sérieusement à la politique. De son enfance dans une famille de la bourgeoisie britannique, il a conservé une aversion pour l’Eglise. Après avoir mis fin rapidement à sa carrière dans les rangs de la police coloniale en Inde, puis bourlingué en Angleterre et en France, il s’est intéressé de près à l’industrialisme britannique « sous sa pire forme, à savoir dans les régions minières ». Victor Gollancz, le fondateur du Left Book Club, publie ses premiers livres, des romans et des essais.

George Orwell, Une vie en lettres
George Orwell, Une vie en lettres

En 1936, par conviction établie, Orwell décide d’aller se battre en Espagne. On ne trouve pas de trace de romantisme au moment de prendre cette décision. Il n’en montre pas plus après avoir survécu à une grave blessure par balle et à l’élimination du POUM par les communistes. Imprégné des idéaux de gauche (« J’ai été vaguement lié aux trotskystes et aux anarchistes, et de plus près avec l’aile gauche du parti travailliste ») néanmoins gardé du dogmatisme par un fond de scepticisme anglo-saxon (« je suis persuadé que, même politiquement, je suis plus utile si je présente ce que je crois être vrai et que je refuse d’obéir aux ordres d’un parti »), Orwell n’accepte pas plus d’assimiler l’Union soviétique à la révolution que la démocratie au despotisme. « Partout le monde semble prendre la vois d’économies centralisées qui peuvent ‘fonctionner’ au sens économique, mais qui ne sont pas organisées démocratiquement et qui finissent pas établir un système de castes. Tout cela est accompagné par les horreurs du nationalisme émotionnel et par une tendance à ne pas croire à l’existence d’une vérité objective parce que tous les faits doivent correspondre aux mots et aux prophéties de quelque führer infaillible. »

La dernière décennie de sa vie est consacrée à une intense activité littéraire qui prend la forme d’articles et de chroniques pour les journaux, ainsi que de romans et d’essais. Les plus célèbres, La Ferme des animaux et 1984, dénotent une perspicacité, lorsqu’il s’agit de faire apparaître les mécanismes politiques et idéologiques des totalitarismes, que les années écoulées depuis n’ont fait que confirmer, point par point. Sur le plan privé, Orwell perd son épouse, Eileen, avant de voir sa propre santé se détériorer rapidement sous l’effet conjugué de la tuberculose et des privations de la Guerre. A un ancien camarade d’Eton, devenu, contrairement à lui, riche et prospère, il écrit : « J’ai eu droit à une vie plutôt pourrie la plupart du temps mais, d’une certaine façon, assez intéressante. » Il disparaît à 47 ans, laissant un jeune fils adoptif, au moment même où le succès de 1984 lui apporte l’aisance matérielle et une renommée mondiale.

Sébastien Banse

George Orwell, Une vie en lettres, Correspondance (1903-1950)
2014, 672 pages, 35 €

N°120 – Les Lettres Françaises du 13 novembre 2014

Les Lettres Françaises N°120 du 13 novembre 2014
Les Lettres Françaises N°120 du 13 novembre 2014

Au sommaire de ce numéro 120 des Lettres Françaises du 13 novembre 2014 :

Les lettres de Nicolas de Staël, par Silvia Baron Supervielle; Charles Péguy, par Olivier Barbarant; Renée Vivien, par René de Ceccaty; Sade, par Jean-Pierre Han; Emile Zola épistolier, par Christophe Mercier; Christa Wolf, par Jean Guégan; Anna Seghers et Haïti, par François Eychart; le Journal de Sergueï Essenine, par Victor Blanc; le Los Angeles de Raymond Chandler, par Sébastien Banse; Posétrité de Jaurès, par Baptiste Eychart; le « Paradis » d’Alain Cavalier, par Luc Chatel; Des Femmes chinoises en bande dessinée, par Sidonie Han…

Pour télécharger le numéro, veuillez cliquer sur le lien suivant : N°120 – Les Lettres Françaises du 13 novembre 2014